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Piero Cipollone
Member of the ECB's Executive Board
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Interview à Ouest-France

Entretien accordé par Piero Cipollone, membre du directoire de la BCE, à Élisabeth Montaufray-Bureau le 10 juillet 2026

15 juillet 2026

Votre commentaire sur le vote jeudi dernier au Parlement européen en faveur de l’euro numérique ?

C’était une étape très importante, car le Parlement représente les citoyens européens et il donne une légitimation très forte au projet. Le Parlement a voté à presque 70 % en faveur de l’euro numérique. Il a pris le temps d’entendre toutes les parties prenantes européennes – commerçants, citoyens et banques –, ainsi que d’autres banques centrales hors zone euro. Ce travail démocratique a permis de s’assurer que l’euro numérique soit complètement robuste. L’euro numérique préservera la liberté des Européens de choisir leurs moyens de paiement. C’était l’enjeu de ce vote.

Que répondez-vous à ceux qui ont voté contre ?
J’ai aussi écouté attentivement ceux qui ont voté contre. Ils avaient deux motivations principales : la protection de la confidentialité et la crainte d’une forme de surveillance à la Big Brother.
Mais nous avons conçu l’euro numérique en prenant en compte ces inquiétudes : il offrira le plus haut degré de confidentialité en l’état actuel des technologies.

Quand vous paierez hors ligne, l’euro numérique apportera une confidentialité similaire à celle des espèces : la transaction ne sera connue que de la personne qui paie et de celle qui reçoit le paiement.
Et même quand vos paiements se feront à travers une connexion internet, la banque centrale ne saura pas que c’est vous qui les avez réalisés. Toutes les données seront cryptées, seule votre banque saura que vous avez effectué ce paiement.

Pour vous l’euro numérique est purement technique ou géopolitique ?
Au cœur du mandat de la banque centrale, il y a la fourniture de moyens de paiement. C’est ce que nous faisons actuellement en fournissant les espèces, en émettant les billets en euros. Et nous continuerons à le faire.

Mais l’économie a évolué. Aujourd’hui, un tiers des transactions des Européens se font en ligne, sur des sites de commerce en ligne. Et pour cela, naturellement, on ne peut pas utiliser les espèces. Il est ainsi très important de donner aux Européens une forme numérique des espèces en plus des billets et pièces physiques que l’on connaît aujourd’hui.

C’est une réponse technique au sens le plus noble du terme. Mais elle a aussi des effets bénéfiques dans le contexte géopolitique actuel. Aujourd’hui, les Européens ne maîtrisent pas la plupart des infrastructures utilisées pour leurs paiements quotidiens. C’est un problème pour la banque centrale – dont le rôle est aussi d’assurer le bon fonctionnement et la continuité des systèmes de paiement. L’euro numérique va résoudre ce problème.

Comment va se passer le test qui sera lancé en septembre 2027 ?

C’est un test de l’euro numérique à petite échelle dans un premier temps. Il impliquera des commerçants, des banques et, comme clients, les employés de la BCE et des banques centrales nationales.
En mars, nous avons invité les fournisseurs de services de paiement européens – notamment les banques – à participer à ce premier test. Plus de 50 d’entre eux ont posé leur candidature. Nous en avons retenu 36 – dont des groupes français comme BPCE (qui comprend Banque Populaire, Caisse d’épargne et Crédit Coopératif) et Worldline (une entreprise spécialiste du traitement des paiements). Cette sélection nous permet de couvrir une grande diversité de profils et la quasi-totalité de la zone euro. Nous allons travailler ensemble pour préparer le test, que nous prévoyons de lancer en septembre 2027 pour une durée d’un an.

Quel est le modèle économique de l’euro numérique ?

Le modèle économique actuel des paiements par carte fonctionne avec six acteurs principaux : le client, le commerçant qui reçoit le paiement, les banques – respectivement celle du client et celle du commerçant –, l’entreprise de service technique qui permet le traitement de la transaction et, enfin, le propriétaire du réseau de cartes – comme Visa, Mastercard ou Cartes Bancaires – qui définit les règles du jeu. Actuellement, le commerçant doit payer une fraction du montant de la transaction pour couvrir, d’une part, les frais du réseau de cartes et, d’autre part, les frais des banques impliquées dans la transaction.

Avec l’euro numérique, en revanche, ce sont la BCE et les banques centrales nationales qui définiront les règles du jeu, en respectant les choix du législateur et en impliquant toutes les parties prenantes. Et la BCE ne facturera aucun frais pour l’utilisation du réseau de l’euro numérique ou le traitement des transactions. Cela crée un gain qui pourra être réparti entre commerçants et banques. Cette répartition fait encore l’objet de discussions entre législateurs européens. Mais ce qui est sûr, c’est que les commerçants y gagneront. Ils auront l’obligation d’accepter l’euro numérique pour les paiements numériques, de la même façon qu’ils doivent accepter les espèces aujourd’hui. Mais ils seront protégés par un plafonnement des commissions qu’ils doivent verser.

En termes de cybersécurité ? 

La sécurité est tout en haut de notre liste de priorités, notamment avec les développements dans le domaine de l’intelligence artificielle.
La BCE a heureusement déjà beaucoup d’expérience avec les systèmes de paiement. L’Eurosystème – qui comprend la BCE et les banques centrales nationales des pays de la zone euro – en opère trois. Un système de paiement qui s’appelle T2 pour les paiements interbancaires. En huit jours, il règle un volume de transactions d’un montant équivalent à celui du PIB de la zone euro. Un autre système de paiement permet de régler les transactions d’actifs. Et un troisième système permet les paiements instantanés. Tous ces systèmes, qui jouent un rôle-clé dans le fonctionnement de l’économie européenne, répondent aux standards les plus élevés de cybersécurité, et nous faisons un effort continu pour les tester et les renforcer. Nous en ferons de même avec l’euro numérique.

Combien va coûter l’euro numérique ?

Il y a deux dimensions. Le coût pour l’Eurosystème et le coût pour les banques qui vont adopter ce service. Ces coûts seront influencés par les choix finaux des législateurs, concernant notamment le nombre de comptes que chaque Européen pourra avoir. Mais nos estimations à ce stade indiquent que le coût d’ensemble pour l’Eurosystème serait d’environ 1,3 milliard d’euros pour le développement. Le coût de fonctionnement serait lui de 320 millions d’euros par an. 

Ces coûts seront plus que compensés par les revenus que l’Eurosystème générera à travers l’émission de l’euro numérique, comme c’est le cas avec les espèces : c’est ce qu’on appelle le seigneuriage.

Les coûts annuels que les banques de la zone euro devront supporter, pendant quatre ans, pour se préparer à l’euro numérique sont équivalents à seulement 3,4 % du budget qu’elles consacrent chaque année à la mise à jour de leurs systèmes informatiques. Cela reste donc raisonnable.

Quelle différence entre Wero et l’euro numérique ?

Deux différences. L’euro numérique, c’est la monnaie émise par la banque centrale, comme les espèces. Wero, en revanche, permet de prendre de l’argent sur votre compte bancaire et de payer en utilisant cette monnaie. L’autre différence, c’est que l’euro numérique sera accepté par tous les commerçants européens. Les utilisateurs auront la certitude qu’ils pourront payer en utilisant l’euro numérique dans tous les pays de la zone euro, avec ou sans connexion internet. Ils pourront l’utiliser pour les paiements chez les commerçants, de personne à personne ou sur les sites de commerce en ligne.
L’euro numérique bénéficiera aussi aux solutions comme Wero. En utilisant les standards de l’euro numérique, ces solutions pourront plus facilement étendre leur acceptation à un éventail plus large de commerçants. Et en intégrant l’euro numérique à leur solution, elles pourront s’assurer que leurs clients peuvent payer dans toutes les situations, partout dans la zone euro. Ainsi, là où Wero n’est pas encore accepté, il pourra utiliser l’euro numérique et le paiement pourra se faire. 

C’est l’un des avantages de l’euro numérique : il va faciliter l’expansion des solutions de paiement européennes et soutenir l’innovation. Il permettra d’améliorer les services dont bénéficient les Européens tout en réduisant les frais de transaction qui sont répercutés dans le prix de leurs achats.

En dehors de l’euro numérique, la BCE va avoir un nouveau rendez-vous de politique monétaire fin juillet. Pourquoi augmenter vos taux directeurs alors que l’inflation connue à ce jour est importée par la hausse du baril de pétrole ? 

Nous sommes confrontés aujourd’hui à un choc énergétique, lié en particulier au prix du pétrole. Et lorsque les prix de l’énergie augmentent, ils ont trois effets principaux. Le premier est un effet direct : par exemple, les prix à la pompe augmentent pour les consommateurs. Le deuxième est un effet indirect : lorsque les prix de l’énergie augmentent, le prix des biens qui sont produits en utilisant cette énergie augmente aussi, par exemple le prix de l’alimentation. Le troisième type d’effets est ce qu’on appelle des effets de second tour : lorsque les acteurs économiques s’attendent à ce que l’inflation reste élevée, les entreprises augmentent leurs prix pour préserver leurs marges et les salariés demandent des augmentations de salaires plus importantes. Or, si ces ajustements sont trop forts, ils génèrent des coûts qui alimentent à leur tour l’inflation.

Aujourd’hui, on observe les deux premiers effets mais pas le dernier. Ce que la BCE peut faire par le biais de sa politique monétaire, c’est éviter que se matérialisent ces effets de second tour et convaincre les acteurs économiques que l’inflation reviendra à notre objectif de 2 % à moyen terme. C’est pourquoi nous suivons de très près les anticipations d’inflation des acteurs économiques, parce que si ces anticipations de moyen et long terme restent à 2 %, l’inflation reviendra à notre objectif et nous aurons fait notre travail. 

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