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Luis de Guindos
Vice-President of the European Central Bank
  • ENTRETIEN

Entretien avec De Standaard et La Libre Belgique

Entretien accordé par Luis de Guindos, vice-président de la BCE, à Ruben Mooijman et Ariane van Caloen le 23 novembre 2023

29 novembre 2023

Veuillez noter que cette interview a été réalisée en anglais et traduite en néerlandais et en français. En cas de divergences entre ces versions, seule la version anglaise fait foi.

Que dites-vous à ceux qui estiment que les banques font trop de profits ?

La dernière Financial Stability Review (revue de stabilité financière) de la BCE, qui vient d’être publiée, montre que la rentabilité des banques a certes fortement augmenté. Cette amélioration s’explique par la hausse de la marge d’intérêts. Le rendement sur fonds propres des banques de la zone euro atteint aujourd’hui environ 10 % alors qu’en 2019, il y a à peine 5 ans, il s’établissait à 4 %. Il y a donc clairement une amélioration.

Mais celle-ci est quelque peu illusoire dans la mesure où elle n’est pas durable. À plus long terme, les profits des banques vont être affectés par différents éléments. Le premier résulte du ralentissement de l’économie qui va peser sur l’activité des entreprises. Deux, le coût de financement des banques va augmenter. On constate notamment un glissement des dépôts à vue (ou des comptes courants) vers les dépôts à terme qui sont mieux rémunérés. On note également une augmentation des rendements des obligations émises par les banques. Trois, il y a une forte réduction de la demande de crédits, de sorte que les revenus des banques vont diminuer.

Tout mis dans tout, la rentabilité actuelle des banques n’est pas durable. C’est d’ailleurs l’interprétation qu’en donnent les marchés. La valorisation des actions bancaires ne reflète pas les profits des établissements financiers ni les attentes de profits futurs élevés.

Les banques sont-elles suffisamment couvertes pour les risques de taux d’intérêt ? Si ce n’est pas le cas, le régulateur, donc la BCE, ne devrait-il pas revoir ses exigences en la matière ?

Le risque de taux d’intérêt des banques européennes n’est pas comparable à celui encouru par certaines banques américaines comme la Silicon Valley Bank. Car leurs modèles d’activité sont assez différents, et le repricing des prêts, c’est-à-dire la remontée des taux suite à celle sur les marchés, a été beaucoup plus rapide que le repricing des dépôts. Toutefois, les taux des dépôts vont, eux aussi, un jour ou l’autre augmenter.

Donc la couverture des taux est suffisante ?

Oui, mais en même temps les banques vont être dans une situation où, comme je l’ai dit, la rentabilité va diminuer. Je parle toujours en moyenne pour le secteur.

Certains représentants du monde politique ou des associations de consommateurs, estiment que les banques n’augmentent pas assez vite le taux sur les dépôts. Qu’en pensez-vous ?

Notre position est très claire: si la BCE augmente ses taux, ce n’est pas pour que cette hausse se traduise uniquement sur les prêts mais aussi sur les dépôts. Je pense effectivement que les banques devraient refléter la remontée des taux. Notre politique monétaire ne vise pas seulement à rendre les emprunts plus chers. Une augmentation des taux d’intérêt sur l’épargne permet de rendre l’épargne plus attractive et de réduire simultanément le potentiel de consommation. Or, ce que nous voulons, c’est diminuer la demande agrégée et ainsi freiner l’inflation.

Mais pensez-vous que les banques n’augmentent pas assez leurs taux ?

Je pense que les banques postposent un peu la hausse mais qu’un jour ou l’autre, des taux plus élevés sur les dépôts deviendront une réalité.

Qu’en est-il du marché immobilier qui se plaint de la hausse du coût de financement ? Quel est votre message ?

Ce qui se passe fait partie de notre politique monétaire. Le fait d’avoir augmenté fortement les taux d’intérêt commence à modérer les prix immobiliers. Pour le marché résidentiel, nous observons un tassement des prix dans certains pays. En moyenne, il y a une stabilisation des prix résidentiels. Pour l’immobilier commercial, la baisse est beaucoup plus prononcée.

La situation est-elle dangereuse pour l’immobilier commercial ?

La baisse est forte. Mais l’exposition des banques à ce secteur est relativement limitée. Ce sont plus les acteurs non bancaires, comme les fonds de placements immobiliers, qui sont davantage touchés. Mais le système financier est fortement interconnecté. Les banques sont indirectement exposées au travers des prêts accordés aux fonds d’investissement. Ce qui nous oblige à avoir une approche hollistique.

La hausse des taux ne retarde-t-elle pas le financement pour les investissements visant à lutter contre le réchauffement climatique, notamment dans le secteur résidentiel ?

Je pense que le principal soutien pour ce type d’investissement doit venir des instances gouvernementales, notamment au travers des subsides ou des politiques fiscales. De nouveau, la BCE conduit la politique monétaire en relevant (ou en abaissant) ses taux sans apporter de discrimination entre les secteurs ou les emprunteurs.

Certains économistes critiquent le système qui permet aux banques de gagner de l’argent facilement en déposant leurs surplus de liquidités à la BCE. Ce qui génère de plantureux bénéfices en ces temps de hausse des taux. Qu’en pensez-vous ?

La BCE a relevé ses taux pour que cela se répercute sur toutes les formes de rémunération dans les bilans des banques. Il fallait réduire le niveau de liquidités sur les marchés, qui était très élevé. Cette réduction est en train de s’opéreret va de pair avec un recul de ce type de revenus pour les banques.

Vous avez également changé la rémunération sur les réserves obligatoires que les établissements de crédit sont tenus de détenir auprès de la BCE. Certains banquiers pensent qu’il faudrait l’augmenter pour pouvoir garantir une assise plus forte en termes de fonds propres. C’est une bonne idée ?

Nous avons limité la rémunération sur les réserves obligatoires, qui représentent environ 1 % des engagements des banques. Je comprends que la rémunération des réserves soit un enjeu important pour certaines banques. Mais la politique monétaire ne doit pas être guidée par la situation financière des banques ou par les profits des banques centrales. Notre préoccupation est de ramener l’inflation vers notre objectif.

Les banques centrales nationales vont devoir publier des pertes élevées en raison de la politique dite du « quantitative easing », qui a conduit à des achats massifs d’obligations souveraines afin d’injecter des liquidités dans le marché. Ces pertes posent-elles problème ?

C’est vrai que les banques centrales affichent actuellement des pertes à cause de la remontée des taux d’intérêt (ndlr : ce qui entraîne des dépréciations sur le portefeuille obligataire), mais si on se place dans un horizon plus lointain, par exemple les dernières années, le résultat final est positif en termes de profits.

Pouvez-vous expliquer l’intérêt de l’euro numérique sur lequel la BCE est en train de travailler ?

Nous avons dans nos portefeuilles un euro physique, alors que nous vivons dans un monde de plus en plus numérique. Il y a une évolution très naturelle de l’euro physique vers un euro numérique garanti par la banque centrale. Nous envisageons l’euro numérique comme un moyen de paiement. Cette forme de monnaie publique devrait servir à payer ses courses, sa note de restaurant ou toute sorte de dépenses. Comme pour les billets de banque, l’euro numérique ne devra pas être rémunéré. Il y aura une limite sur les montants afin notamment de ne pas mettre en danger la stabilité du système bancaire. Cela veut dire que l’euro numérique ne va pas entrer en compétition avec les comptes courants. C’est un message très clair que nous voulons donner au secteur bancaire. Ce ne sera donc pas un produit d’investissement mais un seul moyen de paiement qui va s’ajouter aux billets de banque.

L’implémentation de l’euro numérique ne va-t-elle pas coûter très cher à la BCE ?

Cela devra faire partie de nos calculs pendant la phase préparatoire des deux prochaines années, et une analyse coûts-avantages sera menée, mais les avantages dépasseront selon moi les coûts. Les citoyens de la zone euro trouveront en l’euro numérique une alternative supplémentaire en termes de paiement. C’est aussi une façon de franchir un pas de plus vers l’autonomie stratégique de l’Europe. Tout en sachant qu’au terme de la période de préparation, la décision reviendra à la Commission européenne, au Conseil de l’Union européenne et au Parlement européen.

En Belgique, la tentative ratée de la coopérative NewB de créer une banque laisse penser qu’il est quasi impossible de créer une nouvelle banque au 21e siècle. Qu’en pensez-vous ?

Sans entrer dans aucun cas particulier, il y a différentes procédures à suivre et critères à respecter, mais il n’y aucune restriction, au-delà des exigences légales et de fonds propres, dans les conditions qui s’imposent à la création d’une nouvelle banque de détail.

Il n’y en a toutefois pas beaucoup eu ces dernières années...

Parce qu’il y a beaucoup de banques dans la zone euro. La vraie question à se poser porte sur le modèle d’activité traditionnel des banques. Il faut trouver de nouvelles sources de revenus et le nombre d’agences doit être réduit. Je suppose que les investisseurs se détournent des banques car le niveau de rentabilité ne répond pas à leurs attentes. Je pense qu’il devrait y avoir un approfondissement du mouvement de consolidation transfrontière.

Il y a donc trop de banques ?

Compte tenu des structures des coûts des banques européennes, un mouvement de consolidation pourrait aider à apporter une solution. Je pense surtout qu’une consolidation transfrontière au sein de la zone euro, chapeautée par un seul superviseur et dans le cadre d’une politique monétaire unique, serait opportune.

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