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ENTRETIEN

Entretien avec Le Monde

Entretien accordé par Fabio Panetta, membre du directoire de la BCE, à Eric Albert, publié le 16 juin 2020

16 juin 2020

En mars, la BCE a lancé le « PEPP », un plan de rachat de dettes de 750 milliards d’euros. Le 4 juin, elle a rajouté 600 milliards d’euros. A la vitesse actuelle, tout sera dépensé en février 2021. Est-ce que cette politique fonctionne ?

Oui, absolument. Mais nous luttons contre de sérieux vents contraires. Nous devons prendre des mesures fortes pour éviter que les conditions de crédit ne se tendent et stabiliser l’économie alors que l’inflation s’éloigne de notre objectif. Nous avons donc augmenté de 600 milliards d’euros l’enveloppe de nos achats de titres. Notre approche est pragmatique et nous sommes prêts à ajuster notre politique conformément à notre mandat, en fonction des perspectives de moyen terme. A ce stade, il y a encore beaucoup d’incertitudes sur l’évolution sanitaire et économique. Il n’aurait pas été sage de déployer plus encore notre arsenal, le « Full Monty », sans y voir plus clair.

A quoi ressemblerait le « Full Monty » ? Serait-il possible d’annuler les dettes des Etats détenues par la BCE, par exemple ?

Le Traité sur le fonctionnement de l’UE est clair : l’article 123 interdit le financement monétaire. Si nous achetions des obligations souveraines et décidions de ne pas demander leur remboursement, ce serait du financement monétaire. La loi ne nous l’autorise pas.

J’entends le débat, en France, sur l’annulation des dettes détenues par la banque centrale, mais ce n’est pas une option pour la BCE. Et il n’y a pas que les contraintes légales. Les citoyens risqueraient de perdre confiance dans la monnaie, comme on l’a vu dans certains pays où, pour payer, les gens devaient transporter des billets dans des brouettes parce que la monnaie avait perdu sa valeur. Cela se terminerait en désordre financier. Ce n’est pas la façon de créer de la prospérité. C’est pour cela que les traités interdisent le financement monétaire.

Une autre solution serait de renouveler cette dette à perpétuité, ou pour très longtemps…

Nous avons une politique de réinvestissement. Cela signifie que nous achèterons de nouveaux titres en utilisant le remboursement des titres qui arrivent à échéance jusqu’à ce qu’il soit nécessaire de faire autrement pour atteindre notre objectif de stabilité des prix.

Aux Etats-Unis, la Fed achète désormais les obligations d’entreprises dites « anges déchus » (dont la note de crédit est dégradée à la catégorie spéculative). Voulez-vous faire la même chose ?

Nous avons prouvé que nous sommes prêts à prendre toutes les mesures nécessaires pour atteindre notre objectif d’inflation. C’est cela qui guide notre action. Les anges déchus ? Nous n’en avons pas débattu au Conseil des gouverneurs de la BCE mais nous l’envisagerons si cela s’avère nécessaire.

L’endettement des pays européens va atteindre des records après cette crise, particulièrement en Italie. Il sera pratiquement impossible d’augmenter les taux d’intérêt. Est-on entré dans une nouvelle ère de politique monétaire ?

Sur la base des perspectives d’inflation, je m’attends à ce que la politique monétaire reste très accommodante pour une période prolongée, afin de remplir notre mandat. Cela offre les conditions qui permettent aux autorités européennes et nationales de stimuler la croissance, de mener les réformes nécessaires pour améliorer la compétitivité et sortir de cette crise plus à même de faire face aux défis futurs.

Passons à la politique budgétaire, justement. La Commission européenne propose un plan de relance de 750 milliards d’euros, dont 500 milliards d’euros de dotations. Ce serait historique. Mais le sommet européen de cette semaine, le 19 juin, s’annonce mal et aucune décision finale n’est attendue. A quel point est-il urgent que les Etats membres agissent ?

C’est extrêmement urgent. L’objectif devrait être de déployer le plan de relance européen au plus tard début 2021. Plus on attend, plus la facture sera lourde. Politiques budgétaires et monétaire doivent aller de pair pour remettre l'économie sur les rails au plus vite. Mais pour être efficaces, les politiques budgétaires doivent permettre la modernisation de l’économie, par exemple en investissant dans le capital humain, la technologie et la protection de l’environnement.

Est-ce que les autorités européennes agissent trop peu et trop tard ?

Les autorités européennes ont déjà pris des mesures qui auraient été inimaginables il y a trois mois (prêts garantis et aides de 540 milliards d’euros). Nous devons être réalistes, le débat politique prend du temps. Les autorités européennes ont déjà démontré qu’elles étaient conscientes du besoin d’agir. Je reste optimiste.

Peut-être mais pendant ce temps-là, l’euroscepticisme monte, particulièrement dans votre pays, l’Italie. A quel point est-ce dangereux ?

L’euroscepticisme a essentiellement été motivé par les erreurs faites pendant la crise financière et plus récemment par la crise migratoire. La réponse au coronavirus a été très différente. Les autorités européennes ont été bien plus rapides, plus déterminées. Elles ont fait ce qu’il fallait, malgré des discussions parfois tendues. L’Italie, comme tous les autres Etats de l’UE, va bénéficier des dotations européennes venant de l’émission d’une dette commune.

L’annonce de la France et de l’Allemagne était très importante pour pousser vers une réponse européenne ambitieuse. L’Allemagne était perçue par certains comme résistant à une politique européenne commune. Cette perception a changé.

Et au niveau de la BCE, nous avons tiré les leçons de la crise de la zone euro. Nous avons agi rapidement et avec détermination. Agir ensemble signifie agir de façon plus efficace. Tous les Européens en bénéficient.

Etes-vous en train de dire que, pendant cette pandémie, l’Europe prouve qu’elle est capable d’agir…?

Jean Monnet a dit que l’Europe se ferait dans les crises et qu’elle serait la somme des solutions qu’on y apporterait. L’intégration européenne est un processus long. Cela peut parfois paraître lent. Mais qui aurait pensé il y a dix ans que les Etats abandonneraient la responsabilité de la supervision bancaire (en la transférant à la BCE) ? Que les autorités européennes apporteraient une réponse budgétaire forte, s’élevant à 10% du PIB ? Probablement personne. Au jour le jour, ces progrès sont souvent imperceptibles. Mais dans vingt ans, ceux qui écriront les livres d’histoire considéreront peut-être le choc du coronavirus comme un tournant pour l’intégration européenne : un moment-clé pour l’Europe, celui où nous avons tous compris que faire face aux défis ensemble est dans l’intérêt de chacun.

L’euro a été lancé il y a vingt ans, mais il n’est pas devenu un vrai concurrent du dollar, qui reste trois fois plus utilisé dans les réserves internationales. Est-ce un échec ?

L’euro peut et doit, à mon avis, jouer un rôle international plus important. Ce n’est pas encore le cas car le cadre institutionnel de la zone euro reste inachevé. Pour réduire l’écart avec le dollar et pour que tous les Etats membres bénéficient des avantages d’une monnaie internationale, la zone euro doit offrir aux investisseurs internationaux un actif sûr, qui serve de valeur refuge, des marchés de capitaux profonds et liquides, et une réponse collective déterminée en période de crise. En tant que banque centrale, nous devons aussi prendre nos responsabilités comme nous le faisons actuellement, et fournir la liquidité nécessaire en euros.

Est-ce que ça veut dire que la BCE doit devenir, comme la Fed, prêteur international en dernier recours ?

Nous devons aller dans cette direction, en effet.

La Bulgarie et la Croatie sont les prochains pays qui pourraient rejoindre l’euro. Est-ce vraiment une bonne idée d’accepter des pays dont les économies sont très différentes et beaucoup plus pauvres que le reste de la zone euro ?

Une entrée dans la zone euro ne peut avoir lieu qu’après un processus sérieux de convergence institutionnelle, financière et macroéconomique.

Bien sûr, mais la Grèce aussi avait suivi un processus de convergence et ça s’est mal fini…

Peut-être que par le passé, l’importance de la convergence a été sous-estimée. Aujourd’hui, ce sujet est pris plus au sérieux. Pour être acceptés dans le mécanisme de taux de change européen (un processus de deux ans avant l’adoption de l’euro), les pays doivent accepter la supervision bancaire de la BCE, par exemple. La Croatie et la Bulgarie ont pris des mesures importantes pour converger.

Quand la Croatie et la Bulgarie feront-elles partie de l’euro ?

Si elles remplissent les conditions, elles seront acceptées dans le mécanisme de taux de change européen d’ici la fin de l’année. La Croatie et la Bulgarie pourraient donc rejoindre la zone euro en 2023 au plus tôt, si elles réussissent tous les tests préliminaires.

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