- DISCOURS
L’Europe vue depuis la Normandie
Discours de Christine Lagarde, présidente de la BCE, à la Fête de la Pomme à Épreville-en-Lieuvin, France
Épreville-en-Lieuvin, 12 septembre 2026
C’est pour moi un grand plaisir d’être parmi vous aujourd’hui. J’ai grandi entre le port du Havre et les plateaux du Pays de Caux. Ma carrière m’a menée bien au-delà de ces terres, mais mon attachement à la Normandie n’a jamais faibli.
Guy de Maupassant évoquait ces « profondes et délicates racines » qui nous lient à un lieu. Ces mots résonnent avec une force particulière lorsque je reviens ici, en Normandie[1].
Je n’ai jamais ressenti la moindre contradiction à être à la fois Normande, Française et Européenne. Chacune de ces identités fait partie de ce que je suis : elles se complètent et se renforcent.
C’est, en partie, une question de tempérament. Mais c’est aussi, et surtout, l’Europe qui a rendu cela possible.
L’Union européenne a été construite pour préserver ce qui fait l’originalité de chacune de ses régions et leur ouvrir de nouveaux horizons. Elle a choisi de miser sur le développement de ses territoires et refusé de se résigner à voir ses régions se vider de leurs habitants.
C’est pourquoi la Normandie constitue un observatoire privilégié de l’Europe. Elle illustre ce que l’intégration a permis, les défis qu’elle doit relever, et les atouts sur lesquels nous pouvons bâtir notre avenir.
Aujourd’hui, je voudrais donc poser deux questions.
Comment l’Europe aide-t-elle la Normandie à tirer parti de ses atouts locaux pour réussir, sur la scène européenne comme à l’international ? Et pourquoi renforcer l’Europe, plutôt que l’affaiblir : est-ce la meilleure manière de préserver ce qui a été bâti ici ?
Des atouts régionaux au succès européen
Commençons par ce que l’Europe a permis. Et à la Fête de la pomme, un exemple s’impose : celui du calvados.
Le calvados doit son caractère unique à cette terre : à ses vergers, au savoir-faire de ses producteurs et à des traditions séculaires.
Pourtant, ses producteurs, comme tant d’entreprises normandes, dépendent de clients situés bien au-delà des frontières de la région. En 2022, les PME locales ont exporté des biens à hauteur de près de 10 % du PIB normand, un taux supérieur à la moyenne nationale[2]. Les États-Unis en étaient même la première destination.
L’Europe renforce ces activités à trois titres.
D’abord, en offrant un vaste marché européen.
L’an dernier, près de la moitié du calvados produit ici a été vendue hors de France, et sept bouteilles exportées sur dix l’ont été vers d’autres pays de l’Union[3]. Ce marché, dépourvu de droits de douane, offre à nos atouts locaux une portée internationale.
Ensuite, en protégeant la valeur de ce que produisent nos artisans.
C’est la France qui a inventé le système des appellations. Les indications géographiques européennes étendent cette protection à l’ensemble du marché unique[4], tandis que des accords internationaux étendent cette protection jusqu’en Chine[5].
Les consommateurs savent ainsi d’où provient ce qu’ils achètent, et les producteurs peuvent défendre la réputation qu’ils ont construite.
Cette protection a un impact économique concret : les produits bénéficiant d’une indication géographique se vendent en moyenne deux fois plus cher que des produits comparables qui n’en bénéficient pas[6].
Enfin, l’Europe aide les régions à développer de nouveaux atouts, notamment grâce à ses fonds structurels.
La Normandie a ainsi bénéficié de plus d’un milliard d’euros de financements européens au cours de la période 2021-2027, pour des projets principalement gérés localement, par la Région[7].
À Cherbourg, par exemple, ces fonds ont permis d’étendre le quai qui dessert aujourd’hui l’industrie éolienne offshore, permettant l’implantation d’une usine de pales de turbines et la création de 800 emplois[8].
Ainsi, l’intégration européenne permet de faire de ses atouts régionaux, qu’ils soient anciens ou nouveaux, des leviers de compétitivité mondiale. Les producteurs peuvent accéder à un marché élargi tout en préservant l’authenticité de leurs produits, et les régions peuvent en tirer parti pour développer les industries de demain.
De nouveaux défis dans un monde en mutation
Pourtant, la Normandie, comme tant d’autres régions d’Europe, fait face à de nouveaux défis dans un monde en pleine mutation.
Le monde qui nous entoure est devenu bien plus instable. En l’espace de quelques années, nous avons connu l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le plus grand choc énergétique depuis les années 1970, l’instauration de nouveaux droits de douane par les États-Unis ainsi que le conflit au Moyen-Orient.
L’Europe a beaucoup tiré profit de son ouverture. Mais dans un monde plus instable, cette ouverture nous rend également plus vulnérables aux chocs extérieurs. Et les régions les plus ouvertes au commerce, comme la Normandie, en sont les premières victimes.
Depuis un an, les exportations des entreprises de la zone euro soumises aux droits de douane américains ont reculé de près de 20 %[9]. Les ménages en ont également ressenti les effets, à travers la hausse des prix de l’énergie et de l’alimentation, qui restent parmi les principales préoccupations des Français[10].
Ces pressions viennent de l’extérieur. D’autres sont internes. Les nouvelles technologies, et en particulier l’intelligence artificielle, bouleversent la façon dont les économies fonctionnent et se développent.
L’économie de demain repose de plus en plus sur les services, et surtout sur les services numériques. Or, c’est précisément dans ce domaine que notre marché unique est le moins abouti.
Nous avons construit un marché unique pour les biens : une bouteille de calvados peut traverser l’Europe sans rencontrer le moindre droit de douane. Mais les entreprises qui souhaitent vendre leurs services par-delà les frontières rencontrent des obstacles internes équivalant à des droits de douane de près de 100 %[11].
Quant au capital, il ne circule pas plus librement d’un pays à l’autre. Depuis 2014, les obstacles qu’un épargnant rencontre lorsqu’il souhaite investir dans un autre pays de la zone euro ont diminué deux fois moins vite que ceux pour investir aux États-Unis[12].
Il n’est dès lors pas étonnant que tant de ceux qui veulent innover finissent par quitter l’Europe.
Plus de 400 entreprises établies hors d’Europe, chacune valorisée à plus d’un milliard de dollars, ont au moins un fondateur qui a grandi ici. Ensemble, elles valent près de 1 800 milliards de dollars, soit environ la moitié du produit intérieur brut annuel de la France[13].
Et notre épargne suit le même mouvement : quand les épargnants français investissent dans des fonds, une part importante finit aujourd’hui en Californie, et non en Europe[14].
Ainsi, la richesse et la croissance ne progressent plus de concert.
Cela nous concerne tous. Si ces entrepreneurs avaient créé leurs entreprises ici et si nous avions soutenu leurs projets avec nos propres capitaux, nous bénéficierions aujourd’hui d’une productivité accrue. Or, c’est là le principal moteur de la hausse des revenus et du pouvoir d’achat.
Les gouvernements et les institutions européennes l’ont compris, et ils agissent.
Notre sécurité énergétique se renforce. Les chantiers pour finaliser notre marché unique avancent, tout comme ceux visant à orienter notre épargne vers notre économie.
Il nous faut donc poursuivre cette dynamique sur deux fronts essentiels.
Transformer nos atouts en avantages compétitifs
La première priorité est de combiner nos atouts locaux avec nos forces européennes pour réduire notre vulnérabilité aux chocs extérieurs.
L’énergie est l’exemple le plus frappant, et la Normandie montre la voie.
En 2024, la région a produit deux fois et demie plus d’électricité qu’elle n’en a consommé, et cette électricité était presque entièrement décarbonée[15].
Flamanville 3, raccordé au réseau en décembre 2024, est le premier réacteur français mis en service depuis un quart de siècle[16]. Et au Havre, Siemens Gamesa Renewable Energy investit 200 millions d’euros pour fabriquer les pales des plus grandes éoliennes offshore jamais construites[17].
La région produit aujourd’hui une électricité faible en carbone et construit les éoliennes qui permettront d’en produire davantage demain.
Mais pour que la Normandie en tire pleinement profit, l’Europe doit se mobiliser collectivement.
Disposer d’une abondance d’électricité ne suffit pas. En 2024, pendant près de 360 heures, le prix de l’électricité en France est même devenu négatif, parce que l’offre dépassait la demande[18]. À d’autres moments, lorsque l’offre était tendue, les prix ont flambé.
C’est là qu’intervient l’Europe. Les interconnexions entre nos réseaux électriques nationaux restent encore trop limitées. Finaliser les interconnexions prévues d’ici 2030 permettrait à l’électricité de circuler là où elle manque, et de rendre les prix en France plus bas et plus stables.
Pour la Normandie, cela se traduirait par une valorisation de son excédent de production. Pour les ménages, cela se traduirait par des factures plus stables.
La deuxième priorité est de recréer le lien entre richesse et croissance, pour que les entreprises du futur – celles qui créeront les emplois – voient le jour ici, et soient financées par nos propres capitaux.
Mistral est la preuve que cela est possible. Cette entreprise française, basée à Paris, développe des technologies d’intelligence artificielle en Europe et accompagne les entreprises dans l’adoption de celles-ci. Elle vient de lever 3 milliards d’euros, la plus importante levée de fonds jamais réalisée par une entreprise technologique européenne privée.
Et l’Europe a joué un rôle clé dans cette réussite : le nouveau fonds Scaleup Europe, créé précisément pour que les entreprises européennes puissent croître avec des capitaux européens, est l’un des principaux investisseurs. Si Mistral s’impose, les retombées économiques resteront en Europe.
Mais un seul fonds ne suffit pas à combler l’écart. Interrogez les entrepreneurs européens : sept sur dix jugent que les réglementations freinent leur développement, essentiellement en raison de la fragmentation persistante du marché selon une logique nationale et du manque de capitaux nécessaires pour changer d’échelle[19].
Il nous faut donc redoubler d’efforts pour mieux connecter notre épargne et nos marchés, afin que les fruits des nouvelles technologies profitent à l’ensemble des Européens.
Selon nos économistes, si les entreprises adoptent rapidement l’intelligence artificielle, le PIB annuel de la zone euro pourrait être environ 630 milliards d’euros plus élevé d’ici une décennie – soit environ 1 800 euros par habitant.
La BCE, elle aussi, continuera de jouer son rôle pour l’Europe.
Les crises récentes ont directement affecté le quotidien des Européens, notamment à travers la hausse des prix de l’énergie et de l’alimentation. Maintenir l’inflation à 2 % sur le moyen terme, c’est la seule façon de garantir que ces chocs restent temporaires, et non durables.
La même logique s’applique à la manière dont nous effectuons nos paiements. L’Europe a pris conscience, avec la crise énergétique, de ce que signifie dépendre d’autrui pour des ressources vitales. Les paiements ne font pas exception.
Quand un Milanais achète une bouteille de calvados en ligne, il est fort probable que son paiement transite par l’une des deux plateformes non européennes qui assurent à elles seules les deux tiers des transactions par carte dans la zone euro.
L’euro numérique donnerait enfin aux Européens un moyen de paiement qui leur soit propre, universellement accepté dans toute la zone euro, en ligne comme hors ligne, aux côtés des espèces.
Comme pour l’énergie ou pour l’épargne, il s’agit de conserver la maîtrise de ce qui est essentiel.
Conclusion
Pour conclure, ici, à la Fête de la pomme, nous célébrons un héritage profondément normand.
L’Europe a permis à cette identité régionale de devenir une source de prospérité encore plus grande, en ouvrant les marchés tout en protégeant l’authenticité des produits locaux.
Notre tâche est de nous appuyer sur cet héritage. En unissant nos forces, nous pouvons offrir aux entreprises un cadre plus propice à l’investissement, et aux ménages une sécurité accrue dans un monde plus incertain.
Alexis de Tocqueville, lui-même profondément ancré en Normandie, qualifiait « l’art de l’association politique » de « mère de l’action » [20].
Cette idée résonne avec une force particulière en Europe aujourd’hui.
Notre attachement à cette région nous donne une raison d’agir ensemble – et de veiller à ce que ce qui prospère ici puisse rayonner bien au-delà.
Je vous remercie.
Guy de Maupassant (1887), Le Horla.
INSEE (2025), “Commerce extérieur : La Normandie, région particulièrement exposée à l’application de droits de douane américains”, Flash Normandie, no 151, 10 juillet.
Calvados France (2026), “2025 Shipments: Calvados holds firm”, communiqué de presse, Caen, 3 mars.
Cf. Site internet de l’Institut national de l’origine et de la qualité.
European Union External Action (2021) “EU-China agreement protecting geographical indications enters into force”, 1er mars.
Commission européenne : direction Générale Agriculture et développement rural, ECORYS et AND-International (2020), Study on economic value of EU quality schemes, geographical indications (GIs) and traditional specialities guaranteed (TSGs) – Executive summary, Office des publications.
Commission européenne (2024), “Normandy celebrates European excellence with the Étoiles de l'Europe awards”, communiqué de presse, 11 novembre.
Consultez la page web du gouvernement français consacrée à la modernisation des infrastructures du port de Cherbourg.
Eurostat (2026), “EU trade with the United States - latest developments”, novembre.
Odoxa (2026), À 18 mois de la présidentielle : restaurer le pouvoir de vivre.
Bernasconi, R., Cordemans, N., Gunnella, V., Pongetti, G. et Quaglietti, L. (2025), “What is the untapped potential of the EU Single Market?”, Bulletin économique, no 8, BCE.
Anaya Longaric, P., Bellinghausen, L., Parisi, L., Quaglietti, L. and van Overbeek, F. (2026), “Assessing cross-border integration of equity markets in the euro area: evidence from a gravity model”, Bulletin économique, no 3, BCE.
Calcul de European Diaspora Index, établi à la suite de la vente à hauteur de 13 milliards de dollars de Hugging Face à Nvidia en 2026.
Andersson, M. et al. (2026), “The AI boom: rational enthusiasm or the next dot-com bubble?”, Le Blog de la BCE, 17 août.
Réseau de Transport d'Électricité (2025), Bilan électrique 2024 en Normandie, 25 juillet.
Reuters (2024), “France adds first nuclear reactor in 25 years to grid”, 21 décembre.
Haropa Port (2026), “Siemens Gamesa Renewable Energy strengthens the offshore wind industry in Le Havre”, 17 juin.
Réseau de Transport d'Électricité (2025), Annual Electricity Review 2024 – Key Findings.
Atomico (2025), State of European Tech 2025: A roadmap to unlock further tech growth.
De Tocqueville, A. (1840), Democracy in America: Volume II, Reeve, H. (trad.).
Banque centrale européenne
Direction générale Communication
- Sonnemannstrasse 20
- 60314 Frankfurt am Main, Allemagne
- +49 69 1344 7455
- media@ecb.europa.eu
Reproduction autorisée en citant la source
Contacts médias