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L’Union Economique et Monétaire :Quelle place pour la Zone Euro sur la scène internationale?

50 ans de construction européenne
Intervention de Lorenzo Bini Smaghi, membre du directoire de la BCE
Sciences PO
Paris, le 26 mars 2007

Les célébrations du 50ème anniversaire du Traité de Rome sont l’occasion non seulement de faire un bilan du demi-siècle passé mais aussi de s’interroger sur l’avenir de l’intégration européenne. L’euro est un bon point de départ pour cette réflexion, car c’est sans doute une des réalisations les plus importantes de ces cinquante dernières années.

Je voudrais soumettre au débat d’aujourd’hui sur l’avenir de l’Europe trois axes de réflexion, inspirés par la brève expérience de ces huit années d’existence de l’euro mais aussi par les difficultés que semble traverser l’Union, en particulier depuis le résultat négatif des deux référendums.

Juste une parenthèse initiale sur le soi-disant malaise des Européens vis-à-vis de l’Union, car on en entendra parler peut être durant toute la journée, aujourd’hui. Il faut utiliser les sondages avec beaucoup de précaution, et non seulement pendant une campagne électorale, car les réponses dépendent fortement des questions, et de la façon dont elles sont formulées. Je citerai un exemple. La semaine dernière, le Financial Times a publié un sondage dans lequel la question suivante était posée à 6 800 citoyens des cinq principaux Etats membres : «  Depuis que votre pays est devenu membre de l’Union Européenne, la vie dans votre pays est-elle devenue meilleure ou pire ? ». La question se réfère explicitement à une comparaison pour leur pays entre la situation avant la participation à l’Union Européenne et depuis lors. Cela signifie donc que pour les personnes interrogées en Allemagne, en France et en Italie, on demandait de comparer entre la situation de leur pays avant 1957 et depuis lors. A part le fait que pour répondre à une telle question il faudrait avoir au moins 65 ans, quelqu’un qui répondrait que leur pays en 1957 était dans une situation meilleure qu’aujourd’hui semblerait avoir la mémoire un peu courte. Et pourtant plus de 50% des Allemands, des Français et des Italiens interrogés auraient répondu ainsi. Bizarre, n’est-ce pas ? Pour ce qui concerne l’Espagne, qui est entrée dans l’Union il y a 20 ans, 20%  pensent que la situation est pire maintenant et un autre 30% qu’il n’y a pas de différence (que du temps du franquisme !). Bizarre, à nouveau !

Un autre sondage, publié lui dans l’ Economist la même semaine, montre au contraire que le nombre de personnes satisfaites de l’Union Européenne a augmenté en moyenne depuis 1996, sauf en Italie et au Portugal, ce qui n’est pas surprenant vu la faible performance de ces deux pays.

Passons maintenant aux réflexions que je voudrais soumettre au débat d’aujourd’hui.

Première réflexion : On ne construit pas l’Europe sans la mémoire de son passé

Au tout début, et pendant un grand nombre d’années, le moteur de la construction européenne a été le souvenir des désastres du passé. Construire un continent de paix et de stabilité était l’objectif numéro un.

Aujourd’hui ce moteur ne marche plus. Heureusement, la peur de la guerre n’existe plus et nous tous trouverions l’hypothèse d’un conflit européen complètement absurde.

Le risque est cependant que les citoyens européens ne perçoivent plus les avantages, ou les objectifs, de la construction européenne. On a tendance à ne plus comprendre les raisons du projet commun, à penser qu’on pourrait être tout aussi bien sans l’Europe. C’est le sens de certains sondages, selon lesquels on était peut-être mieux « avant » l’Europe, « avant » l’euro.

Et pourtant, tous les indicateurs économiques montrent que les conditions des citoyens européens, en particulier ceux de la zone euro, se sont améliorées depuis les huit dernières années. Je citerai seulement quelques chiffres pour comparer les huit ans après l’Union monétaire et les huit ans avant. Pour la moyenne de la Zone Euro, la croissance du revenu par tête d’habitant a été la même, avant et après l’euro (1,5% par an), l’inflation a été inférieure (2,1% contre 2,6%), le taux de chômage plus bas (8,5% contre 10,1%), la croissance de l’emploi plus forte, que ce soit en pourcentage (1,2% par an contre 0,2%) ou en nombre (12,3 millions contre 2,1), les déficits public plus faibles (2% du PIB contre 4,4), les taux d’intérêt plus bas, tant en termes réels qu’en termes nominaux, à court comme à long terme. Les seuls indicateurs moins favorables concernent la dette publique, légèrement plus élevée, et la part des exportations, qui a légèrement faibli.

La même comparaison pour la France donne les mêmes résultats, faisant état d’une performance bien meilleure ces huit dernières années qu’au cours des huit années qui ont précédé l’euro, avec une croissance du revenu par tête d’habitant supérieure dans cette dernière période (1,5% par an contre 1,3%). Cela vaut aussi pour l’emploi, l’inflation et le chômage. Dans les huit dernières années, on a créé environ deux millions d’emplois en France, contre 400 000 avant l’euro). La performance est moins bonne, pour la France aussi, en ce qui concerne la dette publique, qui a augmenté de dix points de PIB, et la perte de parts de marché à l’exportation.

Il ne faut donc pas oublier les améliorations que nos sociétés ont obtenues grâce à la participation à l’Union Européenne et à l’euro. Il ne faut pas non plus oublier les difficultés des années passées, comme les crises de change, l’inflation plus élevée et les tensions politiques que les crises monétaires créaient il n’y a pas si longtemps.

Ceci ne veut évidemment pas dire que tout va bien en Europe, et qu’il suffit de regarder en arrière pour s’en apercevoir. Au contraire, il faut bien analyser ce qu’il faut améliorer, et construire sur ce qu’on a réalisé.

Ceci m’amène à la deuxième réflexion.

Deuxième réflexion : On ne construit pas le futur en faisant de l’Europe un bouc émissaire

En dépit du fait que les conditions économiques se sont améliorées durant les cinquante dernières années, et en particulier depuis l’euro, les citoyens européens éprouvent un certain malaise. On ne peut pas le nier. Le problème est de comprendre quelles sont les vraies raisons de ce malaise.

Si l’on considère nos sociétés avancées, en Europe mais aussi en Amérique du Nord et en Asie, elles ont été toutes affectées par toute une série de bouleversements ces dernières années, liés aux évolutions technologiques et aux effets de la mondialisation. Ces changements ont influencé les conditions de vie d’une grande partie de la population, surtout les classes moyennes et les plus faibles, dont les compétences et le capital humain sont moins développés et plus fragiles face à la concurrence des nouveaux pays émergents. Durant ces années de croissance, la distribution des revenus a fortement changé. Ce qu’il faut souligner est que ceci a eu lieu dans tous les pays industriels, et pas seulement en Europe, pas seulement dans la Zone Euro.

Dans beaucoup de pays, y compris en Europe et dans la Zone Euro, on doit faire face à ces nouveaux défis, en modifiant les politiques économiques, les relations industrielles et sociales. En effet, si l’on considère la performance de huit pays sur douze dans la Zone Euro, excluant les trois grands, plus le Portugal, elle a atteint le même niveau que celle des Etats-Unis, malgré un système économique et social bien différent. Ceci démontre qu’à l’intérieur de a Zone Euro on peut atteindre une performance comparable à celle des Etats-Unis, sans en payer nécessairement le prix en termes sociaux.

Dans d’autres pays, où les réformes sont peut-être plus difficiles à faire, il a parfois été plus aisé de donner la faute à l’Europe, à l’euro, même pour des fautes de gestion de certaines entreprises ou des erreurs évidentes dans la mise en œuvre des politiques économiques et sociales nationales. La comparaison avec les autres pays de la Zone Euro ou même en dehors de l’Europe montre bien au contraire que l’euro n’est pas la cause du malaise des classes les plus en difficulté. Si l’euro et l’Europe sont considérés comme les coupables, c’est parce qu’il est trop facile, pour certains, d’en faire les boucs émissaires.

Cette attitude est peut-être payante à court terme, si les gens sont suffisamment naïfs pour y croire, mais pas pour longtemps. Ce genre d’argumentation fait seulement perdre du temps. C’est une excuse pour différer les réformes nécessaires .

Etant donné que l’euro est un bien commun à l’Europe, ceux qui le considèrent comme un bouc émissaire souffrent d’une perte de prestige et de réputation en Europe, vis-à-vis des autres partenaires. Cela rend plus difficile la construction européenne du futur.

On ne peut pas construire l’avenir de l’Europe à Bruxelles si on en critique les résultats dès qu’on rentre à Paris, Rome ou Berlin. On ne peut pas construire l’avenir de l’Europe si on remet constamment en question les acquis, et les réalisations, comme l’euro, ou si on remet en cause les accords institutionnels, comme l’indépendance de la Banque centrale européenne.

L’Europe a été construite au fil des années sur le concept d’acquis communautaire, qui a été un point de référence pour les nouveaux Etats membres et la base des rapports de confiance entre les pays et entre les générations. Remettre en question l’acquis mine à la base la confiance entre les Etats et entre les citoyens.

Troisième réflexion : L’Europe doit cesser de se regarder le nombril

Durant ces dernières années, la construction européenne s’est concentrée sur la réalisation d’objectifs internes, comme le marché intérieur, l’euro, le Pacte de stabilité. Durant toutes ces années le monde a changé de façon extraordinaire mais il semble que dans les pays européens on ne s’en soit pas aperçu. La position même de l’Europe, et des pays membres, est en constante évolution.

Je donnerai quelques chiffres à titre d’exemple.

Il y a vingt cinq ans, en 1980, les trois grands pays fondateurs de l’Europe, l’Allemagne, la France et l’Italie, représentaient respectivement 6%, 5% et 3,5% du PIB mondial. Aujourd’hui, ces pourcentages se sont réduits d’environs un point dans chaque cas. Dans 25 ans, si les tendances récentes se confirment, les trois pays, mis ensemble, ne représenteront pas plus de 6% du PIB mondial, le même pourcentage que pour l’Allemagne il y a 25 ans.

Que veulent dire ces chiffres ? Les pays européens, pris individuellement, auront un rôle de plus en plus limité dans l’avenir, et seront dépassés par la Chine, l’Inde et d’autres pays émergents ayant une population plus nombreuse et enregistrant une croissance plus forte.

Ceci aura une incidence inévitable sur le rôle que chaque pays européen pourra jouer sur la scène internationale, en particulier dans les instances chargées de gérer la mondialisation, comme l’OMC, le FMI, la Banque Mondiale, etc..

Pour nos pays, surtout les plus grands, qui jouent (et veulent jouer) un rôle international, deux scénarios se présentent. Le premier est de ne rien faire, de ne rien changer. La conséquence inévitable est qu’ils joueront progressivement un rôle de plus en plus marginal dans les discussions internationales, laissant les autres grands pays, bilatéralement ou dans les institutions, se charger de résoudre les problèmes du monde. Nous vivons tous les jours des exemples de ce lent déclin, même si beaucoup ne s’en rendent pas compte, ou font semblant de ne pas s’en rendre compte. Le statu quo, qui permet encore à de nombreux représentants politiques nationaux et à de nombreux fonctionnaires de s’asseoir autour de la table lors des grandes réunions internationales, crée l’illusion d’un pouvoir, d’une influence qui de fait n’existe plus. Nombreux sont-ils à ne pas se rendre compte que la table autour de laquelle ils sont assis n’a plus beaucoup d’importance. Les grandes questions relatives à la mondialisation sont discutées ailleurs.

Le refus de se rendre compte de ces changements, et l’insistance à être autour de la table, empêchant ainsi d’autres de s’y asseoir, risque d’avoir pour effet d’affaiblir les institutions internationales, de leur faire perdre une partie de leur légitimité et de leur représentativité. Le système multilatéral des relations économiques et financières internationales, sur lequel se base la politique étrangère européenne et sur lequel elle a toujours misé, risque d’être remplacé par un réseau de relations bilatérales où les rapports s’établissent sur la base de l’importance relative des pays et de leur économie. Dans ce scénario, les pays européens sont inévitablement destinés à voir leur poids diminuer progressivement.

Dans ce scénario, les citoyens européens doivent se demander s’ils veulent ou non participer activement à la gouvernance de la mondialisation, s’ils veulent que leurs représentants soient actifs ou passifs. S’ils ne sont pas intéressés à la gouvernance de la mondialisation, le premier scénario devrait leur convenir.

Sinon, il faut envisager un deuxième scénario. Ce scénario implique évidemment un pas en arrière des autorités nationales pour laisser la place aux institutions européennes, comme c’est le cas pour ce qui concerne par exemple l’OMC. Ceci pourrait concerner toute une série de secteurs, comme la finance internationale, les aides au développement, l’énergie. Il faut seulement le décider, chose qui n’est évidemment pas si simple à faire.

La question à poser aux dirigeants nationaux et européens consiste à leur demander quel scénario ils préfèrent pour l’avenir de leurs pays et de l’Europe.

Je voudrais souligner que le transfert de souveraineté au niveau européen ne résout pas tous les problèmes. Il peut en créer d’autres qu’il faudra gérer, ensemble. Un des défis majeurs est de faire sentir l’Europe, et donc ses institutions, plus proches de ses citoyens. Cela requiert un effort majeur. A la Banque Centrale Européenne, nous sentons cette exigence quotidiennement. Il ne suffit pas que d’autres cessent de nous considérer comme un bouc émissaire. Il faut que nous affrontions nous-mêmes, avec un langage nouveau, les exigences des citoyens de notre continent qui veulent mieux comprendre les problèmes qu’ils rencontrent chaque jour et pouvoir les affronter. Nous devons transmettre plus de confiance dans l’avenir, en particulier dans notre monnaie et son pouvoir d’achat. La confiance dans l’avenir de l’Europe dépend aussi de la confiance des citoyens dans ses institutions.

Je livre ces trois réflexions pour le débat d’aujourd’hui, mais aussi plus généralement pour ceux qui veulent apporter une contribution active à la construction européenne pour les années à venir.

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