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L’intégration économique dans la zone euro

Intervention de Jean-Claude Trichet, Président de la BCE
15e Conférence régionale européenne du Conseil des gouverneurs – Tel Aviv University
Paris, le 31 mars 2006

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Je vous remercie de m’avoir invité à m’exprimer ici aujourd’hui. C’est pour moi un grand plaisir d’être de nouveau parmi mes amis de la Tel Aviv University et de m’adresser à un public aussi distingué.

1. Introduction. Comme vous le savez, l’euro représente une tentative sans précédent dans l’histoire économique, visant à créer de plein gré une zone économique comportant un marché unique et une monnaie unique partagée par douze économies nationales. Sous l’influence de l’euro, de nombreuses évolutions importantes se produisent. Je voudrais vous faire part de quelques réflexions sur ces évolutions et leurs conséquences.

Mes réflexions s’articuleront autour de quatre grandes questions. En premier lieu, je démontrerai que l’euro stimule l’intégration. En deuxième lieu, je mettrai en avant certains des principaux bienfaits et coûts de l’intégration économique et monétaire en Europe. En troisième lieu, je donnerai un bref aperçu de la diversité des économies nationales de la zone euro, un phénomène naturel dans une vaste zone monétaire. En dernier lieu, j’évoquerai la question de la gestion économique optimale de la zone euro.

2. Premièrement, l’environnement économique et financier de la zone euro s’est modifié et cette mutation se poursuit. Les économies des pays de la zone euro deviennent plus interdépendantes, l’euro jouant, directement et indirectement, le rôle de catalyseur dans cette évolution.

Il est clairement établi que les échanges de biens, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la zone euro, se sont sensiblement accrus depuis le lancement de l’euro. La part des exportations et importations de biens intra-zone dans le produit intérieur brut (PIB) est passée d’environ 26,5 % en 1998 à quelque 31 % en 2005. Cette progression est sans doute liée, en partie, à l’introduction de la monnaie unique et à la transparence accrue des prix et des coûts, qui ont favorisé les échanges transfrontaliers. Sur la même période, les échanges avec les partenaires commerciaux hors zone euro ont augmenté, pour représenter près de 30 % du PIB en 2005, contre 24 % environ en 1998. Cette évolution s’explique principalement par la croissance plus soutenue du PIB mondial, le renforcement de l’intégration des échanges internationaux et l’accroissement très significatif du commerce avec les dix nouveaux États membres de l’Union européenne. Globalement, ces évolutions sont remarquables eu égard au degré d’ouverture déjà élevé des pays de la zone euro et attestent que nous n’assistons pas à la création d’une « forteresse Europe ».

Un élément moins connu est l’expansion concomitante, en pourcentage du PIB, des échanges de services observée au cours des dernières années à l’intérieur et à l’extérieur de la zone euro. La part des exportations et importations de services intra-zone dans le PIB est passée de 5 % environ en 1998 à quelque 6,5 % en 2005. Proportionnellement, cette hausse est plus forte que celle des exportations et importations de services extra-zone euro, qui ont progressé à environ 9 % du PIB en 2005, contre près de 7,5 % en 1998. La croissance des échanges de services devrait s’accélérer sensiblement lorsque le marché unique des services sera parachevé, en particulier dans le domaine financier.

De même, les investissements directs étrangers à l’intérieur de la zone euro se sont accrus considérablement. Ils se rapprochent désormais du niveau des investissements directs à l’extérieur de la zone euro. Entre 1994 et 2004, les stocks des investissements directs étrangers à l’intérieur de la zone euro ont enregistré une progression soutenue, leur part dans le PIB de la zone euro passant de près de 14 % à environ 24 %. Les stocks des investissements directs à l’extérieur de la zone euro ont, en revanche, affiché une hausse un peu moins forte depuis l’introduction de l’euro : en 2004, ils ont représenté 30 % du PIB de la zone, contre 22 % en 1994. Ces investissements directs étrangers, qui englobent les opérations de fusion et acquisition, s’accumulent au fil des années et contribuent au remodelage de l’économie européenne. Si j’ose dire, il s’agit d’un investissement de la zone euro dans son économie !

L’euro joue également un rôle de catalyseur dans l’accélération des progrès en direction d’un marché unique des services financiers. Je ne citerai que quelques exemples. L’an dernier, la BCE a publié, pour la première fois, un ensemble d’indicateurs concernant le degré d’intégration des marchés bancaires et de capitaux de la zone euro. Ces indicateurs montrent clairement que l’euro a joué un rôle de catalyseur, notamment dans les compartiments du marché qui sont plus directement concernés par la politique monétaire unique. À titre d’exemple, l’écart sectoriel type des taux débiteurs EONIA, EURIBOR et EUREPO entre les pays de la zone euro a chuté pour s’établir à un niveau proche de zéro à la suite de l’introduction de l’euro et est ensuite resté stable à environ 1 à 2 points de base.

Le marché des obligations privées en euros s’est développé de manière très significative depuis 1999 et son expansion devrait se poursuivre, permettant de combler l’écart avec le marché américain. L’encours des obligations émises par les sociétés non financières atteint environ 2 500 milliards d’euros aux États-Unis, soit un montant encore trois fois plus élevé que dans la zone euro. Un processus d’intégration progressif est également en cours sur les marchés boursiers de la zone euro. Les cours des actions réagissent de plus en plus aux facteurs et aux informations concernant l’ensemble de la zone euro. En outre, l’élimination du risque de change à l’intérieur de la zone euro a réduit la préférence pour les titres domestiques (« le biais national ») dans les portefeuilles d’actions des investisseurs institutionnels, mais « l’effet-pays » reste assez important. L’intégration dans ce domaine peut encore être renforcée.

Les prêts interbancaires et les investissements de portefeuille transnationaux constituent un autre domaine où des progrès significatifs ont été réalisés. Fin 1997, les titres émis par des institutions financières non monétaires d’un autre pays de la zone euro ne représentaient que 16 % des avoirs en titres détenus par les institutions financières monétaires (IFM) de la zone euro. À présent, la proportion s’élève à près de 40 %. Mais, dans le domaine des services bancaires aux particuliers, l’intégration s’est faite lentement jusqu’à maintenant. La concentration dans le secteur bancaire s’est accrue en raison principalement de fusions nationales. Ce n’est que récemment que les premières opérations de fusions bancaires transfrontalières se sont réalisées. À cet égard, si un certain nombre de banques de la zone euro ont considérablement accru leurs intérêts en dehors de la zone euro ces dernières années, l’activité bancaire transfrontalière au sein de la zone est demeurée limitée. Ce n’est qu’au cours des trimestres écoulés que l’on a observé une augmentation de cette activité transfrontalière intra-zone. La poursuite de cette tendance entraînera un renforcement de la concurrence et un accroissement de l’efficacité au sein du système financier de la zone euro.

Je voudrais souligner brièvement que la BCE et l’Eurosystème participent activement à plusieurs initiatives conjointes. Le lancement de Target 2 – la nouvelle plate-forme de paiement pour le système financier – est prévu pour fin 2007. Nous sommes impliqués dans l’initiative STEP (Short-Term European Paper) (groupe d’action sur les titres européens à court terme) qui vise à promouvoir la convergence des normes et pratiques en vigueur sur les marchés européens de titres à court terme. En outre, nous collaborons avec la Commission européenne au Livre vert sur le crédit hypothécaire dans l’Union européenne. Dans ce compartiment du marché de la banque de particuliers, l’encours des prêts hypothécaires s’établit à plus de 4 000 milliards d’euros, soit un montant équivalant à quelque 40 % du PIB de l’Union. Les marchés des crédits hypothécaires de la zone euro ne sont pas encore totalement intégrés. J’estime qu’il existe dans ce domaine un fort potentiel de renforcement de l’intégration.

Je souhaiterais voir de nouveaux progrès en direction d’une plus grande flexibilité des marchés du travail et des produits. Les avancées dans ce domaine se réalisent plus lentement que nous ne l’avions escompté. Mais je reviendrai sur cette question un peu plus tard.

Globalement, l’environnement économique et financier se modifie constamment : les pays de la zone euro deviennent encore plus interdépendants qu’ils ne l’étaient lors du démarrage de l’Union économique et monétaire. Nous sommes davantage solidaires et de plus en plus interdépendants.

La BCE et l’Eurosystème prêtent une grande attention à ces effets de l’euro. En juin dernier, nous avons organisé un séminaire afin d’étudier les évolutions dans tous les domaines. Je me bornerai à reprendre les propos que j’ai tenus lors de la clôture de cet atelier : « Mon expérience me fait dire que dans un monde évoluant aussi rapidement et dans lequel les progrès scientifiques et technologiques, le processus de mondialisation et les mutations structurelles très profondes en Europe s’entrechoquent, nous devons faire preuve d’humilité face aux réalités et aux chiffres et être prêts à en prendre acte ».

3. En deuxième lieu, je voudrais souligner que la monnaie unique a favorisé des évolutions de l’environnement économique et financier qui sont bénéfiques. En plus du programme du marché unique, la monnaie unique a permis d’abaisser les coûts de transaction et a accru la transparence des prix et des coûts, renforçant la concurrence dans le domaine des biens et services exportables et favorisant les échanges. De fait, l’intensification des échanges de biens et de services présente de nombreux avantages. L’accroissement des investissements directs étrangers et des opérations de fusion et acquisition à l’intérieur de la zone euro permet aux entreprises basées en Europe d’améliorer leur rentabilité. L’Eurosystème – articulé autour de la BCE – a élaboré un cadre monétaire efficace. Il comprend une stratégie de politique monétaire claire axée sur notre objectif principal – la stabilité des prix – et un système de paiement efficient. En conséquence, les anticipations d’inflation sont basses et compatibles avec notre définition de la stabilité des prix. Il en résulte que les taux d’intérêt nominaux et réels se situent à des niveaux historiquement bas, créant ainsi les conditions propices à une croissance économique soutenue et à la création d’emplois.

Par référence au passé, les taux d’intérêt nominaux et réels sont très faibles à l’heure actuelle. Dans la plupart des pays de la zone euro, il faut remonter aux années 1970, avant que la libéralisation financière ne succède à la captivité financière, pour trouver des taux réels plus bas. Mais ces taux étaient « trop faibles » pour maintenir la stabilité des prix dans ces pays. Nous avons obtenu un grand succès, en ce sens que les taux d’intérêt nominaux et réels bas sont compatibles avec une inflation stable, grâce à la crédibilité de la BCE, qui permet d’ancrer solidement les anticipations d’inflation à long terme.

L’économie de la zone euro est devenue plus solide. Dans l’ensemble, l’instabilité est moindre en raison d’une synchronisation accrue de la composante cyclique de la croissance de la production et de la fin des politiques économiques que certains pays mettaient en œuvre autrefois. Facteur important pour certains pays de la zone euro, le risque d’attaques spéculatives pesant sur les monnaies nationales a disparu.

Il est clair que le renforcement de l’intégration financière dans la zone euro est également bénéfique sur le plan économique. Je citerai quelques-uns de ces bienfaits. L’intégration financière favorise l’approfondissement du marché financier ainsi que la modernisation du système financier et, en définitive, la croissance économique. Plusieurs études de la BCE et certaines analyses de la Commission européenne montrent que les gains potentiels découlant de l’intégration des marchés obligataires et boursiers européens, exprimés en surplus de croissance du PIB, sont de l’ordre de 1 % sur une période de dix ans.

Un degré plus poussé d’intégration financière permet aux agents économiques d’investir plus facilement dans n’importe quelle région de la zone euro et, par là, de disperser le risque de chocs locaux susceptibles d’affecter le revenu et la consommation. Les avantages qui en découlent potentiellement sont énormes. Dans la mesure où les investisseurs de la zone euro assignent un poids plus élevé aux investissements de portefeuille dans les pays de la zone euro – et que l’intégration bancaire se renforce parallèlement –, on constate une meilleure répartition des risques au sein de la zone euro, qui permet de modérer considérablement les chocs. Je ferai juste une comparaison. Il y a quelques années, Sorensen et Yosha ont publié une contribution établissant que, aux États-Unis, les marchés financiers ont amorti 39 % des chocs affectant le PIB des États, les marchés du crédit 23 % et le gouvernement fédéral 13 % 25 % des chocs ne sont pas amortis. Les marchés de capitaux et les institutions financières aux États-Unis contribuent donc à hauteur de 62 % à l’absorption des chocs spécifiques aux États. Cet effet est environ cinq fois plus important que l’incidence du budget fédéral. Le budget supranational joue un rôle différent en Europe, mais nous nous attendons toutefois à une évolution des marchés de capitaux européens dans cette direction.

En outre, en rendant les marchés plus profonds et plus liquides, l’intégration financière permet de réaliser des économies d’échelle et accroît l’offre de fonds à la recherche d’opportunités d’investissement. Le processus d’intégration renforce la concurrence et conforte l’expansion de l’intermédiation et des marchés, soutenant et stimulant par là le développement du marché des capitaux. Cette évolution entraîne une baisse des coûts d’intermédiation et une allocation plus efficace des capitaux. Affecter les ressources aux opportunités d’investissement les plus productives conforte, en définitive, les perspectives d’une croissance économique non inflationniste plus forte et plus durable.

Globalement, il est certain que partager l’euro est bénéfique pour tous les pays de la zone euro. Les 313 millions d’habitants de la zone euro et, plus généralement, les 460 millions de citoyens de l’Union européenne attendent de tels avantages sur le plan économique.

4. En troisième lieu, je voudrais examiner le degré de diversité des économies nationales de la zone euro. Je me propose de présenter un aperçu de cette diversité, considérée sous plusieurs angles. Tout d’abord, j’analyserai l’évolution et le degré de dispersion de l’inflation ainsi que les indicateurs relatifs aux écarts de croissance, à la compétitivité et aux coûts unitaires de main-d’œuvre. Ensuite, je comparerai la zone euro avec l’autre grande économie continentale industrialisée, les États-Unis.

4.a Le degré de dispersion de l’inflation au sein de la zone euro s’est réduit sensiblement et se situe au même niveau que celui enregistré aux États-Unis. Il a baissé au cours des années 1980 et 1990 et s’est globalement stabilisé depuis la mise en place de l’euro. Les progrès réalisés dans ce domaine ont été tout à fait spectaculaires. L’écart type non pondéré des taux d’inflation annuels, mesurés par l’indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH), était encore de l’ordre de 6 points de pourcentage à la fin de 1990. Il est revenu à 1 point depuis le lancement de l’euro et s’est stabilisé globalement à ce niveau. Ce degré de dispersion est identique à celui observé dans les quatorze zones statistiques urbaines des États-Unis (US metropolitan statistical areas – MSA), mais il est légèrement plus important que celui enregistré dans les quatre régions de recensement de ce pays. Bien que de telles comparaisons appellent habituellement certaines réserves, nous pouvons affirmer que le degré de dispersion de l’inflation dans la zone euro n’est pas élevé au regard des normes internationales.

Les écarts d’inflation au sein de la zone euro se caractérisent par leur persistance. Dans la plupart des pays de la zone, l’inflation présente une forte inertie. De nombreux pays ayant enregistré ces dernières années un taux d’inflation inférieur ou supérieur à la moyenne de la zone euro se trouvent dans cette position, en moyenne, depuis au moins une décennie. Aux États-Unis, une telle persistance généralisée des écarts d’inflation sur de longues périodes n’est pas observée. À présent, un renversement de tendance d’une ampleur limitée s’amorce dans la zone euro : les taux d’inflation relativement élevés de certains pays se sont orientés à la baisse pour se rapprocher, voire s’établir en deçà de la moyenne de la zone euro. Dans l’ensemble, ces ajustements sont les bienvenus, mais le fait est qu’ils se sont opérés avec une certaine lenteur. Si certains écarts en termes de salaires ou d’inflation sont justifiés – et sont la preuve que l’union monétaire favorise les ajustements –, il est nécessaire de mieux appréhender les raisons de la lenteur apparente du processus d’ajustement.

Du côté des coûts, nous constatons que, dans la plupart des pays, les écarts d’inflation s’expliquent davantage par des facteurs intérieurs que par des facteurs extérieurs. En particulier, nous avons observé une divergence durable des évolutions salariales dans la zone euro ainsi que des différences plus faibles en ce qui concerne la croissance de la productivité du travail. En conséquence, les écarts relatifs à l’augmentation des coûts salariaux unitaires ont persisté. Cette situation donne à penser qu’il existe un lien avec les divergences en matière de rigidité des salaires entre les pays de la zone euro. Toutefois, les modifications des marges bénéficiaires ont également contribué aux écarts d’inflation. La concurrence imparfaite et les rigidités des prix qui en résultent au sein de la zone peuvent aussi avoir été un facteur expliquant les différentiels d’inflation.

En ce qui concerne les groupes de produits, le degré de dispersion des prix est relativement plus élevé dans le domaine des services. Ce phénomène est probablement lié à la dispersion des évolutions salariales dans le secteur des services. En revanche, le degré de dispersion de l’inflation a été relativement faible pour les biens exportables. Bien évidemment, les produits dont les prix sont relativement volatils (énergie, produits alimentaires non transformés et produits alimentaires transformés) se sont également caractérisés par une grande dispersion des variations de prix entre pays.

Dès lors, il existe un certain degré de diversité structurelle concernant l’évolution de l’inflation et des coûts parmi les économies nationales de la zone euro. Pour une part, cette diversité n’est pas souhaitable et, si aucun ajustement ne s’opère, elle est de nature à engendrer des effets et externalités défavorables sur l’ensemble de la zone euro. En conclusion, nous pouvons dire que si les différences en matière de rigidités des salaires et des prix jouent un rôle important, une concurrence accrue, particulièrement dans le secteur des services, est tout à fait souhaitable dans la mesure où elle exerce des effets modérateurs sur les écarts d’inflation.

4.b Le deuxième élément que je voudrais évoquer s’agissant de la diversité dans la zone euro a trait aux écarts de croissance. La dispersion des taux de croissance dans la zone euro est à peu près stable depuis le début des années 1970. Entre 1999 et 2005, aucun signe d’un accroissement des écarts n’a été relevé. La dispersion moyenne des taux de croissance annuels du PIB en volume (telle que mesurée par l’écart type non pondéré) s’est élevée à quelque 2 points de pourcentage. Ce résultat est très proche de la dispersion moyenne des taux de croissance réelle observée depuis les années 1980. Par comparaison, la dispersion de la croissance réelle entre les cinquante États américains a varié autour de 2½ points de pourcentage en moyenne au cours des quinze dernières années, tandis que la dispersion moyenne des taux de croissance réelle a été d’environ 1½ point de pourcentage entre les huit régions statistiques des États-Unis.

On constate également un degré relativement élevé de persistance dans les écarts de croissance de la production au sein de la zone euro. Une certaine persistance des écarts de croissance est également observée aux États-Unis. Toutefois, prendre les États-Unis comme point de référence n’est pertinent que dans une certaine limite. L’économie américaine, d’une part, est plus flexible que celle de la zone euro (elle devrait donc absorber les chocs asymétriques plus aisément et plus rapidement). D’autre part, les États-Unis ont un degré de spécialisation régionale supérieur à la zone euro, ce qui rend les régions américaines plus sensibles à des chocs asymétriques spécifiques.

Il est utile de distinguer entre l’évolution des degrés de dispersion et la question de la synchronisation des cycles conjoncturels. La dispersion des taux de croissance du PIB en volume entre les pays de la zone euro reflète deux facteurs essentiels : la dispersion des cycles et la dispersion des longues tendances. Sur la base de l’approche par les fonctions de production, la dispersion des cycles, que l’on analyse souvent comme des écarts de production, s’est régulièrement réduite depuis le début des années 1990, pour revenir d’environ 2 points de pourcentage à 1 point. En revanche, depuis le début des années 1990, des divergences plus durables sont observées en termes de croissance tendancielle, qui sont passées de 1,2 point de pourcentage à 1,7 point à la fin des années 1990, avant de repartir à la baisse. Certains pays affichent constamment des taux de croissance tendancielle de la production supérieurs ou inférieurs à la moyenne de la zone euro.

Concurremment, le degré de synchronisation des cycles conjoncturels entre les pays de la zone euro semble avoir augmenté depuis le début des années 1990. Cette observation se vérifie pour plusieurs mesures de la synchronisation appliquées à l’activité totale et à la composante cyclique, pour les données annuelles et trimestrielles ainsi que pour divers groupes de pays. En particulier, le degré de corrélation semble actuellement très élevé dans une perspective de long terme.

Ces deux caractéristiques sont propres à la zone euro. On n’a pas observé d’augmentation de la contribution des écarts de croissance tendancielle ni de renforcement de la synchronisation au sein d’un groupe de douze pays de l’OCDE hors zone euro. Cela pourrait indiquer que l’intégration européenne et, plus récemment, l’Union économique et monétaire – par opposition aux facteurs mondiaux – ont entraîné une réduction des différences en matière d’écarts de production et une augmentation de la synchronisation des cycles d’activité entre les pays de la zone euro.

Les écarts de croissance tendancielle entre les pays de la zone euro s’expliquent par plusieurs facteurs structurels, y compris, dans une certaine mesure, les évolutions démographiques et les processus de rattrapage en termes de niveaux de vie. Les différences en ce qui concerne le calendrier et l’ampleur des réformes structurelles réalisées par le passé dans les pays participant à la zone euro ont sans doute joué un rôle important. Par exemple, les Pays-Bas et l’Espagne ont lancé de vastes réformes de leur marché du travail plus tôt que les plus grands pays de la zone euro. Il en est résulté des tendances à long terme contrastées de la productivité du travail et de la croissance de l’emploi. De façon plus générale, le degré de flexibilité économique pourrait expliquer les écarts de croissance tendancielle. Dans certains pays, des chocs à court terme ont pu avoir des effets plus durables sur les différentiels de croissance, en raison de la lenteur des processus d’ajustement liée aux rigidités structurelles.

Le poids croissant des écarts de croissance tendancielle et le rôle moindre de la dispersion des cycles conjoncturels ont des effets importants. Les politiques macroéconomiques ne peuvent apporter que des réponses partielles à ce phénomène de dispersion. En revanche, les réformes structurelles peuvent traiter le problème plus en profondeur.

4.c Ma troisième observation quant à la diversité porte sur la rapidité des variations relatives de la compétitivité en termes de prix et de coûts. Ces variations traduisent essentiellement des fluctuations des coûts unitaires de main-d’œuvre et des écarts d’inflation. Elles démontrent que, même en l’absence d’ajustement du cours de change, la possibilité d’enregistrer des pertes, ou des gains, de compétitivité est grande, plus grande que ce qui avait été prévu avant le lancement de l’euro. Pour vous donner un ordre de grandeur, entre 1999 et 2005, la différence en termes de progression des coûts unitaires de main-d’œuvre a été d’environ 20 à 25 % entre les pays de la zone euro à inflation plus forte et ceux où elle a été plus faible.

Il s’agit d’un phénomène important dont il convient de comprendre parfaitement les ressorts. Je voudrais mentionner certaines évolutions.

  • Les coûts unitaires de main-d’œuvre augmentent à un rythme relativement soutenu dans les économies de la zone euro où le niveau des prix et des coûts était nettement en retrait lors du lancement de la monnaie unique. Ce mouvement correspond le plus souvent à un effet Balassa-Samuelson, qui se produit en phase de rattrapage vers des niveaux de vie plus élevés. Il est généralement bienvenu, car il traduit un mouvement vers un nouvel équilibre.

  • L’Allemagne a enregistré une hausse des coûts unitaires du travail très modérée pendant une longue période, ce qui a entraîné une correction des pertes de compétitivité qui avaient résulté de la réunification. Cette correction et la longue période d’inflation relativement faible qui s’en est suivie sont, bien entendu, parfaitement justifiées et souhaitables. Une telle évolution montre également que les mécanismes d’ajustement fonctionnent au sein de l’UEM. Un degré élevé de flexibilité des salaires contribuerait à accélérer ce type de processus d’ajustement bienvenu.

  • Certaines autres sources de diversité, en revanche, ne sont pas justifiées du point de vue économique. Elles peuvent tenir en partie à un manque de flexibilité. Des corrections s’imposent alors dans les économies concernées. Ainsi, les augmentations de salaires dans certaines économies ont longtemps été trop fortes par rapport aux faibles taux de progression de la productivité du travail, ce qui a amené une détérioration progressive de leur compétitivité. En outre, dans plusieurs pays de la zone euro, un phénomène d’hystérésis est observé dans la formation des salaires (en raison, par exemple, des mécanismes d’indexation) et dans la fixation des prix, ce qui limite la réactivité face aux chocs.

5. Si vous le permettez, ma quatrième observation consistera en une réflexion sur la gestion économique optimale de la zone euro. Je voudrais souligner l’importance de trois « principes directeurs » devant guider une gestion économique optimale de la zone euro : un strict respect du Pacte de stabilité et de croissance ; un suivi attentif de la mise en œuvre des réformes structurelles définies dans le cadre de la stratégie de Lisbonne ; un suivi attentif des indicateurs de compétitivité relative au sein de la zone euro. Une gestion économique articulée autour de ces priorités vise à retirer l’ensemble des bénéfices liés au partage d’une monnaie unique, alors que les différents pays ne disposent plus des instruments nationaux de la politique monétaire.

5.a Une mise en œuvre rigoureuse du Pacte de stabilité et de croissance. De nombreux arguments plaident en faveur de règles budgétaires claires dans une union monétaire, telles que celles définies par le Pacte de stabilité et de croissance. Il convient notamment de corriger le « biais en faveur du déficit » des politiques budgétaires et d’éviter les effets de contagion des politiques budgétaires sur la politique monétaire. J’ai développé ces arguments à de très nombreuses reprises : les pays participant à la zone euro doivent maintenir des situations budgétaires proches de l’équilibre ou en excédent à moyen terme et ramener leur encours de dette publique à un niveau bas et soutenable.

Mais l’objet de mon propos aujourd’hui est l’intégration économique de la zone euro. Je voudrais donc présenter trois arguments supplémentaires en faveur de politiques budgétaires saines : la nécessité, tout d’abord, de réduire le risque d’externalité des politiques budgétaires ; celle, ensuite, de renforcer la flexibilité et l’adaptabilité ; l’importance, enfin, de proposer les incitations adéquates. Des politiques budgétaires saines permettent, grâce à la flexibilité qu’elles induisent, d’amortir les effets du cycle économique à travers les stabilisateurs automatiques. Elles permettent aussi à la gestion économique nationale de dépasser le cadre du strict respect du Pacte de stabilité et de croissance, pour mener par exemple les politiques de recettes fiscales et de dépenses souhaitées. En outre, les systèmes de prélèvements obligatoires et de prestations doivent éviter les distorsions importantes des incitations à travailler, épargner, investir et innover. Ainsi sont créées les conditions de la stabilité et d’une croissance durable. L’Irlande est l’un des très bons exemples de ce cercle vertueux dans la zone euro.

Le secteur public remplit également un rôle de « modèle », par exemple en ce qui concerne les rémunérations de ses agents et/ou les prix administrés. Les décisions prises dans la sphère publique peuvent éclairer les partenaires sociaux sur les équilibres entre augmentations de salaires et créations d’emplois.

Les politiques budgétaires saines sont dans l’intérêt de chaque pays, mais aussi dans l’intérêt de la zone euro dans son ensemble. Une politique budgétaire inadéquate dans un pays peut affecter directement les autres participants dans la mesure où l’incidence sur les taux d’intérêt ne se limite plus au seul pays en cause, mais peut se propager à toute la zone.

5.b Le suivi attentif de la mise en œuvre des réformes structurelles. Dans mon intervention, j’ai mis en lumière certains dénominateurs communs entre écarts d’inflation et de croissance, à savoir le rôle négatif des rigidités des prix et des salaires, des excès de réglementation des marchés du travail et d’une concurrence imparfaite dans plusieurs secteurs importants des économies de la zone euro. Ces phénomènes sont connus de longue date. Les enjeux sont considérables et des mesures urgentes doivent être prises.

Pourquoi en est-il ainsi ? L’ensemble des pays de la zone euro ont besoin de réformes structurelles, mais à des degrés divers. Les réformes sont cruciales en vue d’accroître la productivité des facteurs et la production potentielle, de créer de nouveaux emplois et de permettre une diminution des prix et une hausse des revenus réels. Le caractère indispensable des réformes ressort très clairement du constat selon lequel la croissance potentielle de la production dans la zone euro semble s’être rapprochée de la limite inférieure de la fourchette de 2 à 2,5 % retenue précédemment. En outre, le PIB en volume par habitant de la zone euro ne représente toujours que 70 % du PIB par habitant aux États-Unis. Les réformes s’imposent également pour renforcer la résilience et la flexibilité de l’économie de la zone euro.

La stratégie de Lisbonne adoptée en l’an 2000 constitue une démarche ambitieuse et fondamentale mettant l’accent sur l’urgence à réaliser des réformes structurelles en Europe. À Lisbonne, l’ensemble des adaptations nécessaires ont été identifiées. Elles ont cependant été mises en œuvre de façon limitée et déséquilibrée jusqu’à présent, ce qui montre à quel point il est difficile de les réaliser. La stratégie a récemment été recentrée sur la croissance et l’emploi. Plusieurs objectifs, accessibles, ont été définis pour accroître, notamment, la flexibilité et l’adaptabilité des marchés du travail, renforcer la concurrence sur les marchés des biens et des services, promouvoir l’innovation et dynamiser la croissance et l’emploi dans chaque pays participant. Le besoin de réformes structurelles et de libéralisation se fait sentir également sur les marchés de capitaux. Un nouvel approfondissement de l’intégration financière pourrait favoriser fortement la croissance économique.

La mise en œuvre des réformes fait l’objet d’une attention accrue de la part des gouvernements. Nous nous félicitons de cet élan nouveau, qui se manifeste à travers le Partenariat pour la croissance et l’emploi, plus recentré, et les engagements en faveur des réformes structurelles contenus dans les Programmes de réformes nationaux. Nous devons également renforcer le travail d’évaluation des bonnes performances afin de voir où les réformes sont les plus urgentes. Comme je l’ai expliqué un peu plus tôt, un programme de réformes efficaces est particulièrement important pour les pays de la zone euro.

5.c Il est indispensable de surveiller les indicateurs de coûts unitaires de main-d’œuvre et de compétitivité des différents pays afin de prévenir, ou corriger le cas échéant, les écarts excessifs. Une certaine dispersion et quelques écarts entre les pays de la zone euro sont naturels. À long et très long terme, plusieurs paramètres propres à leurs économies sont amenés à fluctuer autour d’une certaine moyenne de la zone euro dans son ensemble. Il existera toujours, pour être clair, une certaine diversité, comme dans les autres unions monétaires, y compris les États-Unis. Cela concerne, en particulier, les pays où le PIB par habitant et le niveau des prix sont en phase de rattrapage et où la croissance de la production et l’inflation sont donc plus vives. Dans certains pays, la diversité peut avoir d’autres causes que le processus de rattrapage. Il en est ainsi lors de corrections d’excès antérieurs en matière de compétitivité globale en termes de prix et de coûts, notamment sur les marchés des biens et services exportables, résultant du bon fonctionnement des mécanismes de marché.

***

Mesdames et Messieurs, chers amis, permettez-moi de conclure mon propos par ces quelques mots. À l’évidence, des évolutions se sont d’ores et déjà produites. D’autres, cependant, doivent encore voir le jour. L’euro, il ne faut pas l’oublier, n’a été introduit comme monnaie scripturale unique qu’en 1999, puis sous la forme de billets et pièces trois années plus tard. Par conséquent, l’histoire n’est pas encore terminée et il faudra du temps avant que les effets de l’euro se fassent pleinement sentir. L’environnement économique et financier évolue et l’euro agit comme un catalyseur – directement et indirectement – dans de nombreux domaines. Les pays de la zone euro deviennent davantage interdépendants. Dans l’ensemble, l’euro a, selon moi, essentiellement des effets bénéfiques. Un travail difficile reste toutefois à faire pour accroître la flexibilité et la capacité d’adaptation des économies de la zone euro. La mise en œuvre de réformes structurelles constitue un élément crucial en vue de relever le potentiel de croissance de la zone euro dans son ensemble ainsi que pour faciliter et accélérer les corrections endogènes des écarts des paramètres économiques, notamment des indicateurs de compétitivité.

Dans ce contexte favorable, nous devons comprendre et surveiller les facteurs expliquant les diversités entre les économies de la zone euro pour éviter qu’elles s’accumulent avec le temps. Ces évolutions, et leurs facteurs sous-jacents, doivent faire l’objet de débats entre les responsables politiques de la zone euro et des mesures correctrices appropriées doivent être prises pour assurer un fonctionnement harmonieux de la zone euro dans les années à venir.

Dans l’environnement ouvert et mondialisé qui est le nôtre, ce travail difficile aurait de toute façon été nécessaire. L’euro a apporté à la zone de monnaie unique dans son ensemble une faible inflation, des taux d’intérêt bas à moyen et long terme et une grande stabilité, trois réalisations de nature à soutenir l’urgent processus de réforme que nous appelons de nos vœux.

Je vous remercie de votre attention.

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