A 11 mois de la dernière phase de mise en place de l'euro, où en est-on ?

Discours de M. Christian Noyer Vice-président de la Banque centrale européenne, au Forum « Tremplin pour l'euro », Courchevel, France, 2 février 2001

Mesdames, Messieurs,

Il y a un peu plus de deux ans, l'Union européenne adoptait la monnaie unique. Dans moins de onze mois, nous commencerons à effectuer nos opérations quotidiennes en billets et pièces en euros. A de nombreux égards, cet événement peut à juste titre être considéré comme historique. Avec l'avènement des billets de banque et des pièces en euros, c'est le processus d'introduction de l'euro entamé en 1991 à Maastricht qui parviendra enfin à son terme.

Aujourd'hui, l'attention des banques centrales de la zone euro, de la communauté bancaire et de nombreuses autres parties intéressées se porte assurément sur l'immense tâche organisationnelle et logistique du basculement à l'euro fiduciaire. Permettez-moi néanmoins quelques brèves réflexions sur certaines évolutions que l'on doit à l'euro.

Tout d'abord, la fixation irrévocable des taux de change entre les monnaies participantes et l'introduction de l'euro le 1er janvier 1999 peuvent à bon droit être qualifiées de « couronnement » du Marché unique. L 'euro est en effet « une Monnaie » pour « un Marché » pour reprendre une formule succincte utilisée dans les études préparatoires du Rapport Delors. L'euro est sans aucun doute devenu un important catalyseur de la poursuite de l'intégration des marchés des produits et des capitaux des économies de la zone euro. Plus important, les autorités des États membres ont compris que faire partie d'une union monétaire ne comportait pas seulement des avantages économiques substantiels, mais imposait aussi certaines contraintes à leurs politiques. Les rigidités des marchés du travail et des produits, le caractère mal adapté des politiques budgétaires et l'existence de cadres réglementaires fragmentés affectent les conditions économiques, le bon fonctionnement et le potentiel de croissance de l'ensemble de la zone euro. Relever ces défis est devenu une priorité politique évidente ces dernières années. Le succès de la BCE dans le maintien de la stabilité des prix a certainement sous-tendu, et continuera de sous-tendre, ces efforts de façon décisive en stabilisant les anticipations d'inflation et en instillant un « consensus sur la stabilité » dans toute l'Europe. En ce sens, la monnaie unique constitue un facteur permettant aux économies de la zone euro de poursuivre dans la voie du rééquilibrage des finances publiques et de l'amélioration de la compétitivité.

Un autre aspect important de la transformation de l'économie européenne qu'a favorisé l'avènement de la monnaie unique est l'intégration financière croissante au sein de la zone euro. De fait, dès le début, la perspective de marchés de capitaux plus profonds, plus larges et plus intégrés a été l'un des avantages les plus attendus d'une monnaie commune. Ces attentes sont maintenant réalité et, dans certains domaines, elles se sont même concrétisées plus rapidement que prévu initialement. C'est ainsi par exemple que le marché des obligations privées libellées en euros a facilité des opérations d'une dimension sans précédent en Europe. L'accès aux financements sur un marché plus large et plus profond devrait contribuer à accroître la compétitivité de l'économie européenne.

Cela dit, l'intégration s'est déroulée à des vitesses différentes sur les différents segments des marchés des capitaux. La BCE, quant à elle, a noté avec satisfaction que le marché monétaire de la zone euro est à présent complètement intégré, mais, dans d'autres segments du marché, comme ceux des actions et des titres, la fragmentation du cadre juridique et l'absence d'une vision véritablement paneuropéenne continuent de faire obstacle à la consolidation si nécessaire. Il est encourageant d'observer que l'on tente de résorber ces insuffisances dans les plus brefs délais. Les efforts entrepris pour harmoniser les réglementations et les pratiques nationales permettront de réduire les coûts et de rapprocher les conditions des marchés des capitaux en vigueur en Europe de celles qui sont pratiquées aux États-Unis.

Il est regrettable que ces facteurs favorables de l'euro soient largement passés inaperçus du public. C'est au contraire la valeur de l'euro sur les marchés des changes qui a retenu l'attention de la plupart des médias. De nombreux Européens ont eu tendance à oublier le véritable - et tangible - succès de l'euro, qui tient à la stabilité des prix dans toute la zone euro. En fait, tout en imputant la dépréciation de la valeur externe de la monnaie à l'euro, ils ont associé la stabilité intérieure de leur monnaie à la « qualité » intrinsèque du mark, du franc ou du florin, qui continuent d'être utilisés pour les transactions quotidiennes.

Cette situation est, j'en suis convaincu, appelée à changer avec l'introduction de la nouvelle monnaie sous forme de billets et de pièces. Le passage effectif à l'euro fiduciaire représente, nul besoin de vous le dire, un énorme défi, notamment parce qu'il doit s'accompagner du basculement généralisé à l'euro comme unité de compte.

Le succès de ce changement dépendra de tous les acteurs concernés, non seulement la BCE et les banques centrales nationales, mais aussi les administrations nationales et la communauté bancaire. Les secteurs de la distribution et des distributeurs automatiques de produits ainsi que les sociétés de transport de fonds, pour ne citer que quelques exemples, ont également un rôle important à jouer. Étant donné la complexité de la tâche et le nombre d'intervenants impliqués, une organisation centralisée des préparatifs n'aurait pas été possible et a donc été exclue dès le début. On a au contraire jugé opportun de décentraliser la responsabilité de l'organisation des différentes contributions. Cette approche décentralisée a certainement ses avantages. Elle permet d'apporter, à l'intérieur du cadre général convenu, des solutions adaptées et spécifiques à chaque environnement national. En même temps, elle rend particulièrement importante une claire répartition des responsabilités.

Je ne ferai pas de longs développements sur le passage à l'euro comme unité de compte, parce que la responsabilité de ce changement est clairement entre les mains des Gouvernements. Mais il s'agit d'une tâche considérable puisqu'elle concerne la totalité des actes juridiques publics et privés, des administrations, des entreprises et des particuliers. Une grande responsabilité incombe donc aux administrations nationales des États membres. Elles doivent créer les conditions, notamment à travers l'adaptation des procédures législatives et administratives, qui permettront aux entreprises, aux consommateurs et au public d'être prêts et de pouvoir faire face, sur tous les plans, au basculement à l'euro, y compris en ce qui concerne l'utilisation des nouveaux billets et pièces. La Commission et l'Eurogroupe surveillent l'état d'avancement des préparatifs. Néanmoins, la responsabilité de la mise en OEuvre relève clairement des États membres appartenant à la zone euro, qui ont mis sur pied des plans complets de passage à l'euro. Les gouvernements de ces États sont en outre responsables de la frappe de quelque 50 milliards de pièces en euros.

La mission de l'Eurosystème, pour sa part, est de produire les 14,5 milliards de billets en euros et de les mettre à la disposition du secteur bancaire. Qui plus est, même si elle n'est pas directement responsable, la BCE attache tout naturellement une grande importance à ce que tous les aspects du passage à l'euro soient bien préparés et se déroulent en douceur. À cet effet, la BCE et les banques centrales nationales de la zone euro ont approuvé un certain nombre de principes généraux, concernant par exemple la préalimentation et la préalimentation subsidiaire des billets et pièces en euros.

Compte tenu de la décentralisation des responsabilités en matière de basculement à l'euro fiduciaire, ces principes généraux sont importants pour garantir une égalité de traitement et éviter des distorsions de concurrence. Un autre élément important est le calendrier commun du passage à l'euro fiduciaire. Ce calendrier fixe des dates précises pour les diverses étapes du processus qui devront être respectées par toutes les parties concernées. Je voudrais rappeler brièvement trois dates importantes :

  • la première est le 1er septembre de cette année, date à laquelle toutes les banques centrales nationales pourront commencer une « préalimentation » en billets et pièces en euros des établissements de crédit et d'autres groupes cibles. Cette période peut toutefois être raccourcie au niveau national et varier entre les groupes cibles et selon qu'il s'agit des billets ou des pièces ;

  • il y a ensuite le premier jour de l'échange, le 1er janvier 2002, jour auquel l'euro deviendra une monnaie ayant cours légal et où billets et pièces seront largement mis à la disposition du public ;

  • suivra, finalement, la fin de la période de double circulation lorsque les monnaies nationales cesseront d'avoir cours légal. Cette date varie d'un État membre participant à l'autre. Mais, à compter du 1er mars 2002, l'euro sera la seule monnaie ayant cours légal dans tous les États membres de la zone euro et l'introduction de l'euro fiduciaire sera achevée. On prévoit dans la plupart des États participants que l'essentiel du passage à l'euro fiduciaire aura lieu en seulement une ou deux semaines.

Mesdames, Messieurs, je vous ai parlé jusqu'ici des responsabilités de l'Eurosystème et des administrations nationales. Mais vous et moi savons que la communauté bancaire porte également l'énorme responsabilité d'avoir à assurer un basculement sans heurt à l'euro fiduciaire. L'approvisionnement en temps voulu des distributeurs automatiques de billets, le stockage et le transport d'importantes quantités d'espèces en toute sécurité ainsi que la préalimentation subsidiaire du commerce en nouveaux billets et pièces impliquent aussi des efforts considérables de la part de la communauté bancaire. Les banques joueront en outre un rôle déterminant dans l'information et le conseil à la clientèle, en particulier celle des petites entreprises, sur les dispositions qu'elles doivent prendre en vue du passage à l'euro fiduciaire et à l'euro - unité de compte. J'ai conscience, je tiens à le dire, des efforts déjà accomplis, et de ceux qui restent à faire, par la communauté bancaire pendant cette période difficile, et je suis persuadé que vous comprenez toute la dimension historique de l'opération. Les effets bénéfiques de l'euro sur le long terme l'emporteront largement sur les contraintes ponctuelles de la transition.

Assurer la réussite du processus dont je viens de tracer les grandes lignes constituera une opération majeure pour les banques, les détaillants, les administrations et les autres parties concernées. Toutefois, nous ne devons pas oublier qu'il va aussi entraîner un changement profond pour les quelque 300 millions de citoyens européens qui utiliseront, au terme de ce processus, les billets et les pièces en euros pour leurs achats quotidiens. Auparavant, et pour des raisons évidentes, ils doivent être sensibilisés à l'apparence et aux signes de sécurité de leur nouvelle monnaie.

A cette fin, la BCE et les banques centrales nationales ainsi que les gouvernements des États membres participant à la zone euro et les institutions européennes ont entrepris une grande campagne d'information. Ainsi, à elles seules, la BCE et les douze banques centrales nationales de la zone euro ont affecté 80 millions d'euros à leur « campagne d'information Euro 2002 ». Cette campagne met l'accent sur quatre messages principaux : l'aspect des billets, les signes de sécurité, les dénominations et les modalités générales du basculement. Cette campagne est destinée à compléter les autres campagnes d'information sur l'euro, en particulier celles qui sont menées par les autorités nationales dans chacun des pays de la zone euro. Bien entendu, comme je l'ai indiqué plus tôt, nous comptons également sur les efforts de la communauté bancaire à cet égard. En fin de compte, aucune publicité à la télévision ni aucun panneau d'affichage ne pourra remplacer les conseils directs et immédiats que des employés de banque compétents peuvent prodiguer à leurs clients.

Mesdames, Messieurs, dans un an environ nous utiliserons enfin les nouveaux billets et pièces en euros, et nos monnaies nationales cesseront de circuler. Mais, malgré cela, la zone euro ne fonctionnera pas encore complètement comme une zone monétaire véritablement unifiée. Comme je l'ai déjà souligné, les marchés des capitaux de la zone euro ne sont pas encore complètement intégrés. Je voudrais en outre attirer votre attention sur un autre domaine qui concerne directement la communauté bancaire et où l'on n'a pas encore totalement tiré parti des bénéfices potentiels de l'euro. Je veux parler des écarts de prix qui subsistent pour les paiements transfrontière de petit montant au sein de la zone euro par rapport à ceux effectués dans chacun des États membres. Comme le basculement à l'euro fiduciaire, c'est là un autre domaine où la communauté bancaire a un rôle capital à jouer pour que l'on puisse bénéficier des pleins avantages de la monnaie commune. J'ai conscience qu'il s'agit là aussi d'une tâche considérable. Toutefois, lorsque les entreprises et les citoyens européens utiliseront l'euro pour leurs transactions quotidiennes, la fourniture à faible coût de services efficaces de paiement de masse transfrontière deviendra immanquablement une claire priorité politique.

Pour terminer, revenant à mon titre « A onze mois de la dernière phase de mise en place de l'euro, où en est-on ? », je voudrais dire que, jusqu'ici, nous sommes sur la bonne voie. Avant même l'introduction des billets et pièces en euros, la monnaie unique a déjà rempli une grande partie des objectifs qui lui avaient été assignés. Nous considérons ces acquis avec une certaine satisfaction, sans pour autant nous laisser aller à l'autosatisfaction. Il reste à relever l'énorme défi du passage à l'euro fiduciaire et, en dépit de tout le travail déjà accompli ou toujours en cours, beaucoup reste à faire. Même après le basculement, la BCE n'entend pas relâcher ses efforts. Notre objectif est d'inscrire le succès de l'euro dans la durée. Je suis convaincu que, grâce notamment à la poursuite de nos bonnes relations de travail avec la communauté bancaire, nous continuerons de réussir dans cette entreprise.

Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre attention.

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