Le passé récent et le grand avenir de l'euro

Intervention de M. Christian Noyer Vice-président de la Banque centrale européenne, prononcée à l'occasion d'une manifestation organisée par le Club des Affaires de Berlin, à Berlin, le 23 février 2000

Mesdames et Messieurs,

C'est un grand plaisir et un honneur pour moi d'intervenir ici, aujourd'hui, au Club des Affaires de Berlin. Depuis la création de la République fédérale d'Allemagne il y a plus de cinquante ans, Berlin a attiré de nombreuses personnalités du monde entier qui ont fait l'éloge de cette ville, symbole des succès obtenus par les économies de marché occidentales. Avec la chute du mur de Berlin et l'introduction de l'euro, l'intégration en Europe a pris une nouvelle dimension, tant d'un point de vue économique que sur le plan politique. L'unification allemande a fait naître l'anticipation d'une extension du processus d'unification en Europe par le biais d'une intégration plus poussée. Comme Romano Prodi, le président de la Commission européenne, l'a déclaré récemment devant le Parlement européen : " La porte de Brandebourg, ouverte, est un symbole fort de l'avenir de notre continent ".

La naissance de l'euro en tant que monnaie unique de onze États membres de l'UE a constitué une étape importante. Bien qu'il n'existe que depuis un an, l'euro peut déjà être considéré comme le symbole des réussites de la construction européenne. Il donne l'occasion unique d'obtenir et de maintenir la stabilité des prix en Europe, et permet de créer les conditions nécessaires pour assurer une croissance économique durable. Pour que l'euro soit un succès en tant que monnaie unique d'une zone comptant environ 300 millions d'habitants, la confiance de la population dans la stabilité de la nouvelle monnaie et dans la politique monétaire unique de l'Eurosystème joue un rôle décisif. L'instauration d'une " culture de la stabilité " dans l'ensemble de la zone euro contribuera à la stabilité de l'euro. Cette culture de la stabilité doit s'appuyer sur un large consensus entre Européens sur le fait que le maintien de la stabilité des prix est absolument essentiel. En outre, elle permet d'atteindre plus facilement d'autres objectifs, contribuant notamment à un niveau d'emploi élevé.

L'introduction de l'euro a été le point culminant d'une longue phase de préparation, couronnée de succès, dont on se doit de souligner l'importance. Grâce à ces efforts, l'introduction de l'euro a eu lieu dans un environnement de stabilité des prix ; il y a encore quelques années, bien peu d'observateurs auraient prédit qu'il en serait ainsi. Au cours de sa brève existence, l'Eurosystème a commencé à asseoir sa crédibilité et à acquérir une solide réputation sur les marchés financiers grâce à sa politique monétaire axée sur la stabilité des prix. Au cours de l'année 1999, l'inflation dans la zone euro, qui s'est établie à 1 % environ, est demeurée à un taux compatible avec la stabilité des prix. L'Eurosystème est déterminé à mettre en oeuvre la politique appropriée pour assurer le maintien de la stabilité des prix.

Je voudrais également souligner que, comme prévu, le passage à l'an 2000 des marchés financiers de la zone euro s'est effectué sans heurt. Cela s'explique par les préparatifs minutieux menés par la communauté bancaire et financière ainsi que par la polyvalence et la souplesse du cadre opérationnel de l'Eurosystème.

La mise en place de l'Union monétaire constitue une événement historique exceptionnel. Dans mon intervention, je voudrais vous donner un bref aperçu des principales caractéristiques de la stratégie de politique monétaire de l'Eurosystème et vous faire part de l'expérience acquise avec l'euro durant sa première année d'existence. Je tournerai ensuite mon regard vers l'avenir en examinant les prochains défis que nous devrons relever.

Une stratégie de politique monétaire claire et transparente

Je commencerai par évoquer nos premières expériences avec la stratégie de politique monétaire dans la zone euro. L'Eurosystème a choisi une stratégie de politique monétaire claire et transparente, comportant une définition quantitative de son objectif principal, qui est d'assurer la stabilité des prix. La stratégie de politique monétaire axée sur la stabilité des prix qui a été retenue est prospective et orientée sur le moyen terme. L'Eurosystème a conçu un cadre d'élaboration des décisions de politique monétaire qui reflète véritablement la complexité de l'économie. Ce cadre est suffisamment souple pour permettre une réaction appropriée à des chocs spécifiques. En outre, il permet de prendre en compte l'éventualité de changements de régime qui pourraient avoir, à terme, une incidence sur la stabilité de certaines relations importantes entre variables économiques.

J'aimerais décrire brièvement les principaux éléments de la stratégie de l'Eurosystème. Une définition claire de l'objectif prioritaire, à savoir le maintien de la stabilité des prix dans la zone euro, contribue à stabiliser les anticipations des marchés. La stabilité des prix est définie comme une progression sur un an de l'indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) inférieure à 2 % dans la zone euro. L'Eurosystème s'attache à maintenir la stabilité des prix sur le moyen terme conformément à cette définition. Afin d'atteindre son objectif principal, le conseil des gouverneurs de la BCE a adopté une stratégie reposant sur deux piliers.

Le premier pilier assigne un rôle de premier plan à la monnaie. A travers l'annonce d'une valeur de référence pour le taux de croissance d'un agrégat monétaire large, la stratégie prend en compte le fait que, sur le moyen terme, l'inflation est un phénomène monétaire. La valeur de référence permet de tirer profit des propriétés d'indicateur avancé de l'agrégat large M3 qui, comme l'indiquent la plupart des études empiriques, est le point de repère le plus utile pour évaluer l'évolution future des prix dans la zone euro. La première valeur de référence a été fixée à la fin de l'année 1998 à un taux de croissance annuel de 4½ % pour M3. Après réexamen de la valeur de référence en décembre 1999, le conseil des gouverneurs a décidé de laisser cette valeur de référence inchangée en raison du fait que les hypothèses de fond demeuraient valables. Dans des circonstances normales, des écarts importants et durables des évolutions monétaires réelles par rapport à cette valeur devraient révéler des risques futurs pour la stabilité des prix. La valeur de référence ne constitue cependant pas un objectif annuel. Plus exactement, elle repose sur des hypothèses à moyen terme et sert de point de repère pour les évolutions sur le moyen terme. En outre, la BCE ne s'est pas engagée à veiller à ce que la croissance de M3 soit à tout moment conforme à la valeur de référence.

Le second pilier de la stratégie de politique monétaire est constitué par une évaluation, reposant sur une large gamme d'indicateurs, des perspectives d'évolution des prix et des risques pour la stabilité des prix dans l'ensemble de la zone euro. Cette évaluation se fonde sur un large éventail d'indicateurs des marchés financiers et d'autres indicateurs économiques, notamment les prévisions établies aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Eurosystème. Dans le cadre du second pilier, les évolutions conjoncturelles et les salaires constituent des indicateurs importants pour l'évolution future des prix. En outre, le taux de change est l'un des principaux facteurs d'appréciation des perspectives en matière de stabilité des prix. Si l'évolution des taux de change constitue une menace pour la stabilité des prix dans la zone euro, cette menace est prise en compte conjointement avec les informations sur l'évolution des prix fournies par les autres indicateurs.

La politique monétaire ne réagit pas mécaniquement à l'évolution d'un indicateur ou d'une prévision considéré séparément. Au contraire, s'appuyant sur les signaux émis par les deux piliers de la stratégie, le conseil des gouverneurs de la BCE fixe les taux des instruments de politique monétaire de l'Eurosystème à un niveau qui sert le mieux la réalisation de son objectif principal.

Certains observateurs extérieurs ont critiqué notre politique de communication pour son manque de transparence. Les banques centrales sont habituées à entendre ce genre de critique. Plus récemment, de telles critiques ont été également adressées à d'autres banques centrales qui suivent une stratégie fondée sur une cible (directe) d'inflation. Toutefois, je tiens à préciser que rendre publics tous les aspects d'une discussion en cours n'est pas un objectif en soi. Au contraire, la communication doit être un élément qui renforce l'efficacité de la politique monétaire en la rendant compréhensible et en facilitant son acceptation par l'ensemble des agents économiques. Dès lors, il est important de porter un jugement prudent sur la contribution que peut apporter, tel ou tel élément de communication, à la réalisation de l'objectif principal de la politique monétaire.

Ces considérations concernent, par exemple, la question de savoir si la BCE doit publier des prévisions concernant les variables utilisées dans la zone euro. Les prévisions sont des informations importantes pour la prise de décision en matière monétaire. Toutefois, la publication de prévisions revêt un caractère différent selon qu'il s'agit d'une banque centrale ou d'une institution externe. L'objectif de la BCE est de maintenir la stabilité des prix. Comme son objectif est d'assurer la stabilité des prix à moyen terme, toute prévision qui se fonde, par exemple, sur des taux d'intérêt constants ne prend pas en compte le fait que les responsables de la politique monétaire prennent leurs décisions suffisamment tôt pour maintenir la stabilité des prix. En d'autres termes, si les prévisions peuvent fournir des indications pertinentes pour prendre les décisions concernant les taux d'intérêt, il ne doit, en principe, exister aucun doute quant au fait que, après que la BCE a pris sa décision, les perspectives d'évolution des prix doivent être compatibles avec la stabilité des prix. A cet égard, il serait bien hasardeux d'envoyer aux intervenants du débat public des signaux qui pourraient influencer les anticipations d'inflation. En outre, lors de l'élaboration des prévisions, il convient de prendre en considération les incertitudes concernant les comportements et les évolutions institutionnelles et structurelles. Inévitablement, des incertitudes importantes peuvent rendre difficile l'élaboration de prévisions sur l'évolution des prix ou d'autres indicateurs dans la zone euro.

Par conséquent, il faut interpréter les prévisions avec une grande prudence, et cette analyse doit être complétée par une évaluation des risques et des incertitudes sous-jacentes aux prévisions. Dès lors, la publication d'un chiffre unique résumant les perspectives futures concernant l'inflation serait de toute évidence une démarche qui risquerait d'induire le public en erreur. Au contraire, une interprétation minutieuse des résultats s'impose si l'on veut tirer parti de certains signaux pour les besoins de la politique monétaire. Avant de publier des prévisions, il est essentiel d'expliquer minutieusement les incertitudes entourant ces prévisions et les hypothèses formulées, et d'indiquer dans quelle mesure les prévisions influencent véritablement la décision de la BCE. Dans le cas contraire, la publication de prévisions pourrait en fin de compte accroître les incertitudes, voire rendre encore plus difficile le maintien de la stabilité des prix.

Je tiens à préciser que la BCE a fixé des normes élevées en matière d'ouverture, de transparence et de responsabilité. Dans le cadre de sa politique de communication, la BCE fournit régulièrement au public et aux autres responsables de la politique économique des informations récentes et détaillées sur l'évaluation par le conseil des gouverneurs des conditions monétaires, financières et économiques dans la zone euro. Cette évaluation comprend des informations prospectives sur les perspectives d'évolution des prix ainsi que sur les risques pour la stabilité des prix. Une déclaration du président est rendue publique dès la fin de la première réunion du conseil des gouverneurs de chaque mois. Cela permet de présenter, presque instantanément à l'issue de la réunion, l'analyse de la situation économique faite par le conseil des gouverneurs. Une fois par mois, la BCE publie un bulletin contenant des informations de fond supplémentaires, qui explique plus en détail son évaluation des évolutions monétaires, financières et économiques. Une fois par an, la BCE adresse un rapport annuel sur ses activités aux institutions de la Communauté européenne.

Les premières expériences acquises

La stratégie de politique monétaire a passé ses premiers tests avec succès. Outre les éléments de la stratégie que je viens de décrire, la cohérence et la transparence des décisions de politique monétaire de l'Eurosystème sont des aspects essentiels. L'examen des principaux facteurs qui ont influencé les modifications de taux d'intérêt décidées jusqu'à présent par l'Eurosystème donne à cet égard un éclairage significatif.

Dans les premiers mois de l'année dernière, il est apparu que le ralentissement de l'activité économique dans la zone euro pourrait être plus marqué que prévu. A cette époque, les tensions sur les prix étaient encore faibles. Dans ce contexte, il est devenu de plus en plus évident que l'incidence négative des crises asiatique et russe sur la croissance et l'emploi dans la zone euro représentait un risque à la baisse pour la stabilité future des prix dans la zone euro. Cette appréciation s'est également traduite par une révision à la baisse des prévisions d'inflation établies à cette époque par les organisations internationales.

La réaction de la politique monétaire face à ces risques de baisse pour la stabilité des prix était cependant rendue plus complexe par le fait que certains indicateurs semblaient indiquer une évolution dans la direction opposée. En particulier, la moyenne sur trois mois des taux annuels de croissance de M3 était légèrement supérieure à la valeur de référence. La confiance des consommateurs demeurait relativement forte en dépit du ralentissement économique. En outre, les cours du pétrole avaient progressé depuis la mi-février et l'euro s'était déprécié en termes effectifs. Ces deux facteurs étaient de nature à exercer, à court terme, des pressions à la hausse sur les prix.

Cependant, plusieurs signes indiquaient que M3 subissait, au début de 1999, des distorsions à la hausse temporaires liées au passage à la phase III de l'UEM. Ainsi, durant cette période, la croissance de M3 ne semblait pas révéler de risques à la hausse pour la stabilité des prix. En outre, comme les analyses faisaient apparaître essentiellement une normalisation et une correction des mouvements excessifs observés dans les derniers mois de 1998, le conseil des gouverneurs a considéré qu'il n'était pas approprié d'accorder une importance trop grande à la relative volatilité des cours du pétrole et des taux de change durant les premiers mois de 1999.

Dans l'ensemble, alors que début avril le premier pilier de la stratégie de politique monétaire de l'Eurosystème n'était pas considéré comme indiquant des risques à la hausse pour la stabilité des prix, le second pilier de la stratégie signalait des risques de baisse importants. Au vu de cette analyse, le conseil des gouverneurs se devait d'agir. Afin de maintenir la stabilité des prix à moyen terme dans la zone euro, le conseil des gouverneurs a donc décidé, au début d'avril 1999, de réduire de 50 points de base le taux d'intérêt des opérations principales de refinancement, pour le ramener à 2,5 %.

Vers le début de l'été, les risques à la baisse pour la stabilité des prix ont semblé diminuer. Durant l'été, la moyenne sur trois mois des taux annuels de croissance de M3 a encore augmenté pour se rapprocher progressivement d'un taux de 6 %. Les dépôts à vue et les concours au secteur privé continuaient de connaître une expansion rapide. Dès lors, il était clair que l'on se trouvait en présence d'une expansion monétaire persistante. Parallèlement, l'environnement extérieur s'améliorait. En Asie, l'activité économique, après s'être stabilisée, commençait à redémarrer tandis que les préoccupations au sujet des crises financières dans d'autres pays émergents s'atténuaient. Dans ce contexte, l'activité économique dans la zone euro s'est redressée progressivement. En outre, le taux de change effectif de l'euro continuait de fléchir et les cours du pétrole poursuivaient leur progression. Ces deux facteurs se sont graduellement répercutés sur les prix à la consommation. Dès lors, les informations fournies par les deux piliers indiquaient que les risques pesant globalement sur la stabilité future des prix s'étaient progressivement orientés à la hausse depuis le début de l'été. Les risques à la baisse qui existaient au moment de la réduction des taux d'intérêt de la BCE en avril avaient disparu. Le 4 novembre, le conseil des gouverneurs a décidé de relever de 50 points de base le taux d'intérêt des opérations principales de refinancement, pour le porter à 3,0 %.

Le relèvement des taux d'intérêt décidé à cette époque visait à contrecarrer les pressions à la hausse sur l'évolution future des prix et devait contribuer à maintenir à coup sûr les anticipations d'inflation en deçà de 2 %. Cette décision a été prise à temps de manière à éviter d'avoir à prendre ultérieurement des mesures plus énergiques. Elle était conforme à notre stratégie axée sur le maintien de la stabilité des prix, contribuant par là à soutenir une croissance non inflationniste à moyen terme dans la zone euro.

Vers la fin de 1999 et au début de l'an 2000, les risques pour la stabilité des prix se sont de nouveau orientés à la hausse. Les deux piliers indiquaient des risques accrus pour la stabilité des prix. En ce qui concerne le premier pilier de la stratégie de politique monétaire, la croissance monétaire et du crédit continuait de témoigner de conditions de liquidité généreuses. L'expansion monétaire demeurait forte, comme l'indiquait la dernière moyenne sur trois mois des taux annuels de croissance de M3, qui s'établissait à 6,1 % pour la période allant d'octobre à décembre 1999. Les concours au secteur privé continuaient de s'accroître à un rythme rapide, de l'ordre de 10 %. Cette évolution reflétait la persistance d'une situation de liquidité généreuse.

S'agissant du second pilier de la stratégie de politique monétaire, les variations des cours du pétrole et des taux de change observées dans les derniers mois de 1999 et en janvier 2000 ont renforcé les tensions sur les prix dans la zone euro. De fait, les hausses de prix et de coût ayant été plus importantes et plus prolongées que prévu, les risques à la hausse pour la stabilité des prix sont réapparus. L'évolution récente des prix dans la zone euro reflétait cette situation, la progression de l'indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) s'étant accélérée pour s'établir à 1,7% en décembre 1999. Les indices de plus en plus nombreux d'une embellie de l'environnement international et l'amélioration des perspectives d'une reprise conjoncturelle dans la zone euro ont été des facteurs qui ont renforcé ces risques. De fait, l'amélioration sensible des perspectives économiques a été confirmée par les estimations concernant la croissance du PIB réel pour le troisième trimestre de 1999 publiées par Eurostat et par les indicateurs disponibles sur la confiance des chefs d'entreprises, attestant la poursuite d'une croissance vigoureuse de l'activité au cours du quatrième trimestre de 1999. Dans ce contexte, le conseil des gouverneurs a décidé, en février 2000, de relever de 25 points de base les taux d'intérêt de la BCE.

Les explications données à l'appui des décisions, prises en 1999 et en février 2000, de modifier les taux d'intérêt de la BCE confirment que nous ne réagissons pas d'une manière mécanique à l'évolution des divers indicateurs. Au contraire, nous interprétons toujours les variations et les signaux de l'ensemble des indicateurs des deux piliers. Comme je l'ai souligné, et compte tenu du fait que nous vivons dans un environnement mondial complexe, il s'agit là d'une approche plus raisonnable que celle qui serait fondée sur un indicateur unique. Des ajustements appropriés et rapides de la politique monétaire doivent permettre de maîtriser les risques pour la stabilité des prix.

La détermination du conseil des gouverneurs de contrecarrer les risques d'inflation doit convaincre les partenaires sociaux que les perspectives du maintien de la stabilité des prix demeurent favorables. En fait, il est important que les accords salariaux ne constituent pas non plus une menace pour la stabilité des prix à moyen terme.

Le rôle international de l'euro

Je voudrais à présent évoquer les conséquences de l'introduction de l'euro pour les marchés financiers internationaux. L'euro est devenu la monnaie d'une zone dont le poids économique et le commerce extérieur sont sensiblement identiques à ceux des États-Unis, et qui se situe au deuxième rang mondial en termes de taille du marché financier. Ayant remplacé plusieurs monnaies qui jouaient un rôle international important dans le passé, l'euro a repris ce rôle. L'euro est la deuxième monnaie la plus largement utilisée dans le monde après le dollar américain. Au fur et à mesure que la confiance des investisseurs augmentera et que d'autres États membres de l'UE adhéreront à la zone euro, en particulier après l'élargissement de l'Union, le rôle international de l'euro se développera davantage.

Je voudrais insister sur le fait que l'Eurosystème ne promeut pas activement le rôle international de l'euro. Il a, au contraire, adopté une attitude de neutralité, laissant les marchés décider de l'importance de ce rôle. Le maintien de la stabilité des prix dans la zone euro contribuera à asseoir la crédibilité de l'euro et à renforcer la confiance des citoyens européens dans sa stabilité. Ceci concourra également à accroître l'utilisation de l'euro à l'extérieur de la zone euro.

L'intérêt pour l'euro sur la scène internationale est en réalité évident, notamment si l'on considère les nouvelles émissions obligataires internationales. Selon les informations communiquées par la Banque des règlements internationaux, au cours des trois premiers trimestres de 1999, le montant brut des émissions internationales d'instruments du marché monétaire et d'obligations à taux fixe ou variable libellés en euro a représenté 38 % du volume total des émissions, soit une part à peine inférieure à celle du dollar américain. Par comparaison, au cours des neuf premiers mois de 1998, la part cumulée des anciennes monnaies nationales de la zone euro et de l'écu n'avait représenté que 24 % du total des émissions brutes. Bien que cette vive expansion puisse s'expliquer en partie par le report des émissions de 1998 à 1999, les émissions en euro ont continuellement progressé au cours de l'année 1999, en raison notamment d'anticipations positives concernant le développement futur des marchés financiers de la zone euro.

La perspective d'un grand avenir pour l'euro

J'aimerais à présent tourner mon regard vers l'avenir. Plus précisément, je voudrais évoquer les défis auxquels la BCE et l'Eurosystème devront faire face dans les prochaines années. Les expériences acquises jusqu'à présent avec l'euro justifient les anticipations selon lesquelles nous assisterons à un renforcement progressif de l'intégration économique et monétaire dans l'avenir. La mise en place de l'Eurosystème a conféré une assise solide à une monnaie stable. En outre, le principe de l'indépendance de la BCE est scellé dans le traité.

Je voudrais souligner que l'Union monétaire européenne a une autre dimension que l'union monétaire allemande de 1990. L'unification allemande a conduit à l'introduction du deutsche mark en Allemagne de l'Est sur la base d'un taux de conversion fixe. L'union monétaire allemande a donc été réalisée en même temps que l'union politique de l'Allemagne. En Europe, cependant, l'instauration de l'Union monétaire a précédé la création d'une zone politique élargie. De ce fait, il a fallu ajouter certains éléments au cadre de l'UEM afin d'améliorer la coordination entre les politiques économique et monétaire. A titre d'exemple, la mise en place du Pacte de stabilité et de croissance favorise la coordination des politiques budgétaires entre les États membres par l'instauration d'une norme budgétaire. En outre, des politiques budgétaires saines facilitent la tâche de la BCE, qui est de maintenir la stabilité des prix dans la zone euro. A cet égard, le Pacte de stabilité et de croissance est un élément essentiel. Il vise à encourager la mise en oeuvre de politiques budgétaires rigoureuses et soutenables dans les États membres participants ainsi que dans les futurs pays membres.

Le maintien de finances publiques saines est propice à l'obtention d'une croissance durable et à la création d'emplois. Des progrès considérables ont été réalisés ces dernières années en matière d'assainissement budgétaire. Il faut poursuivre ces efforts, voire les intensifier là où cela est nécessaire.

Un certain nombre de conditions importantes doivent être réunies pour obtenir une croissance durable et non inflationniste. En particulier, il est nécessaire de mettre en oeuvre des mesures décisives pour faire face aux problèmes structurels en Europe, notamment sur les marchés du travail. Bien que des progrès aient été accomplis, ces derniers mois, dans la réduction du chômage au sein de la zone euro, ce problème n'a rien perdu de son acuité. Il est incontestable que la solution passe par la mise en oeuvre de politiques visant à améliorer la flexibilité des marchés du travail et des biens de la zone euro.

Dans les prochaines années, le succès de l'UEM sera conditionné par le respect du principe de la répartition des responsabilités entre les autorités monétaires et les gouvernements, conformément au traité de Maastricht. Il permet à l'Eurosystème d'axer sa politique monétaire sur la réalisation de son objectif principal. Parallèlement, les responsables de la politique économique peuvent s'attacher plus efficacement à résoudre les problèmes structurels existant dans les États membres. Ce partage des tâches est transparent et accroît la responsabilité. Il renforce la crédibilité des politiques monétaire et économique en Europe.

La focalisation sur la stabilité des prix ne permet pas de prendre les décisions de politique monétaire en fonction des effets prévisibles des mesures budgétaires et structurelles. De même, l'orientation de la politique monétaire ne peut dépendre de l'évolution future des salaires annoncée par les partenaires sociaux. Dans les deux cas, l'issue est très incertaine. Le public pourrait interpréter à faux cette forme de coordination des politiques, voyant là une tentative pour négocier l'orientation de la politique monétaire de la BCE avec les autres responsables de la politique économique. Cela pourrait empêcher l'Eurosystème de réagir rapidement aux chocs qui menacent le maintien de la stabilité des prix. L'Eurosystème doit toujours prendre en compte toutes les informations disponibles, et pas seulement celles qui concernent les mesures que les autres responsables de la politique économique envisagent de mettre en oeuvre.

Dans quelque temps, un certain nombre de pays deviendront membres de l'Union européenne et entreront, à terme, dans la zone euro. Il est clair que l'intention de l'Union européenne d'accueillir de nouveaux membres et, en définitive, l'élargissement de la zone euro constituent des défis importants à la fois pour les États membres et pour l'Eurosystème. Tout élargissement de la zone euro, loin d'être automatique, dépend de l'application stricte des critères de convergence. A cet égard, j'aimerais rappeler que le traité de Maastricht prévoit une procédure claire et transparente, qui fixe les conditions que doivent remplir les États membres de l'UE souhaitant faire partie de la zone euro. Cette procédure permet de vérifier que les États membres ont réalisé un degré suffisant de convergence économique avec la zone euro avant d'adopter l'euro.

A ce propos, il est utile d'expliquer les raisons pour lesquelles il a été décidé de fixer des critères de convergence. Ils ont essentiellement pour objet de garantir que seuls les États membres connaissant une situation économique favorable au maintien de la stabilité des prix peuvent participer à la zone euro. Cet élément est important pour assurer la crédibilité et la viabilité de l'UEM. Cela justifie une application stricte des critères. Comme les critères de convergence forment un ensemble cohérent et complet, ils doivent être tous remplis simultanément. L'appréciation des résultats est fondée sur l'examen des données présentes. L'application des critères doit être cohérente, transparente et simple. Cela implique que l'évaluation de la convergence doit prendre en compte également les expériences acquises avant le début de la phase III.

Il est essentiel de respecter durablement les critères de convergence. La meilleure illustration en est donnée par les politiques budgétaires. Dans le passé, nombre de pays candidats à l'adhésion ont accumulé une dette publique importante, atteignant même, pour certains, un niveau très élevé. Très souvent, cette situation s'expliquait par des chocs économiques, des problèmes de répartition des revenus ou démographiques ainsi que par des disparités régionales. D'une manière générale, un encours de dette excessif génère des paiements au titre du service de la dette, qui grèvent non seulement les budgets actuels mais aussi les budgets futurs, jusqu'à ce que la dette connaisse une réduction substantielle.

La stabilité des taux de change permet également de mesurer la convergence globale, dans la mesure où les variations des taux de change reflètent généralement, outre les anticipations des marchés, les fluctuations relatives des variables économiques. A cet égard, la participation au MCE II favorise la convergence des futurs membres de la zone euro.

L'introduction de l'euro dans d'autres pays ne les contraindra pas seulement à respecter les critères de convergence. En particulier, il est nécessaire de poursuivre les travaux préparatoires dans de nombreux domaines. Par exemple, les nouveaux membres doivent faire en sorte que le cadre harmonisé nécessaire au fonctionnement de la politique monétaire unique soit en place avant qu'ils ne participent à la zone euro. Les statistiques doivent être adaptées afin d'être conformes aux obligations de déclaration imposées par l'Eurosystème. Certaines modifications des législations nationales sont nécessaires pour préparer de manière formelle l'introduction de l'euro. En dernier lieu, toutes les procédures qui concernent l'Eurosystème et les futurs pays membres devront être testées en temps réel pour vérifier si l'infrastructure est opérationnelle.

Conclusions

Pour résumer, l'examen des perspectives en matière de stabilité des prix montre que la première année de fonctionnement de la BCE a été un succès. La stratégie de politique monétaire de l'Eurosystème a été un instrument très utile à la fois pour préparer les décisions de politique monétaire et pour expliquer ces décisions au public de manière transparente. La BCE fait tout son possible pour maintenir la stabilité des prix dans la zone euro, de manière prospective et en s'axant sur le moyen terme. Le conseil des gouverneurs de la BCE examine attentivement les signaux provenant des deux piliers de la stratégie de la BCE. La stabilité des prix est la meilleure contribution que la politique monétaire peut apporter à une croissance économique durable dans la zone euro. Le maintien de la stabilité des prix dans la zone euro contribuera à la crédibilité de la politique monétaire unique et à la stabilité de la monnaie unique. Il préparera la voie à l'essor de l'euro, qui est promis à un grand avenir.

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