La stratégie de politique monétaire axée sur la stabilité

Intervention de M. Christian Noyer, Vice-président de la Banque centrale européenne, prononcée à l'occasion d'une manifestation organisée par le Club des Affaires de la Hesse, à Francfort-sur-le-Main, le 9 février 1999

L'introduction de l'euro a constitué un heureux événement pour tous ceux qui y ont participé. Désormais, l'euro est présent sur toutes les grandes places financières mondiales. Les opérations de change en euro ont démarré et depuis cinq semaines, les cours des actions sont exprimés en euro sur la plupart des marchés boursiers européens. Bien qu'elle ne se soit pas encore matérialisée sous la forme de billets et de pièces, cette nouvelle monnaie est appelée, sans nul doute, à jouer un rôle important, tant à l'intérieur qu'en dehors de la zone euro.

L'euro est le symbole des succès obtenus par les Européens dans la poursuite d'objectifs communs. Cette réalisation est sans précédent dans l'histoire européenne. Après des années d'intenses préparatifs et d'efforts vers la convergence, qui ont été couronnés de succès, c'est désormais la Banque centrale européenne (BCE) qui conduit la politique monétaire unique pour l'ensemble de la zone euro. Le Conseil des gouverneurs de la BCE, qui se compose des gouverneurs des onze banques centrales nationales des Etats membres participants et des six membres du directoire de la BCE, assume cette responsabilité et prend les décisions de politique monétaire pour la zone euro. Les décisions du Conseil des gouverneurs seront appliquées par l'intermédiaire de l'Eurosystème, qui comprend la BCE et les onze banques centrales nationales participantes (BCN).

En fait, l'introduction de l'euro constitue l'aboutissement des travaux préparatoires menés pendant de nombreuses années, et qui ont été couronnés de succès, à en juger par l'accueil favorable réservé à l'euro par les marchés de capitaux. De plus, les défis techniques et logistiques de taille qui se sont présentés au cours du week-end de passage à l'euro, au début de l'année, ont été relevés et les difficultés surmontées.

Aujourd'hui, je voudrais évoquer le rôle de la politique monétaire en général. Je décrirai plus particulièrement les principaux éléments de la stratégie de politique monétaire de l'Eurosystème axée sur la stabilité, qui sous-tend la politique monétaire unique. Dans ce contexte, j'expliquerai brièvement les récentes décisions de politique monétaire adoptées par le Conseil des gouverneurs de la BCE, et vous exposerai son évaluation de la situation économique actuelle. Enfin, j'aimerais vous livrer quelques réflexions sur le rôle international de l'euro et de la BCE.

Le rôle de la politique monétaire

Pour être couronnée de succès, une politique monétaire doit toujours être prospective, agissant pour contenir les risques pesant sur la stabilité des prix avant qu'ils ne soient profondément établis. Aujourd'hui, je voudrais donc tourner mon regard vers l'avenir. L'Union monétaire est une réalisation remarquable, unique en son genre. Elle est annonciatrice d'un environnement crédible et durable de stabilité des prix pour près de 300 millions de personnes. Cet environnement stable est le fondement d'une croissance économique soutenable, d'une amélioration des perspectives en matière d'emploi et d'une élévation du niveau de vie dans l'ensemble de la zone euro. La stabilité des prix est une condition nécessaire à l'obtention de meilleurs résultats dans tous ces domaines. Je suis convaincu que la politique monétaire unique apportera à cet égard la plus grande contribution possible. La stratégie de politique monétaire axée sur la stabilité, annoncée l'année dernière par le Conseil des gouverneurs, et qui, désormais, guide les décisions de politique monétaire, a été conçue en vue de cet objectif.

Néanmoins, la politique monétaire - si bien définie qu'elle soit et si efficace que soit sa mise en oeuvre - ne peut résoudre à elle seule les problèmes économiques en Europe. Des politiques budgétaires appropriées et des mesures structurelles mises en oeuvre par les gouvernements nationaux sont essentielles, et il est nécessaire d'accomplir des progrès sensibles dans ces domaines. En outre, la poursuite de la modération salariale dans les secteurs public et privé contribuerait à réduire le chômage, qui atteint un niveau intolérable dans bon nombre de pays de la zone euro.

Dans la zone euro, le chômage est en grande partie d'origine structurelle. La mise en oeuvre d'une politique monétaire trop laxiste ne résoudra pas ce problème, au contraire, elle l'accentuera à moyen terme, dans la mesure où l'inflation fausse les décisions en matière d'investissement et d'épargne, accroît la prime de risque contenue dans les taux d'intérêt à long terme et compromet l'efficacité de la répartition des ressources à travers le mécanisme de formation des prix. Seules des mesures structurelles efficaces qui améliorent la flexibilité et l'efficience des marchés du travail et des biens peuvent réellement réduire le chômage, et ce de manière durable. Je conçois que ces réformes structurelles ne sont pas toujours faciles à mettre en oeuvre, essentiellement du fait qu'on ne ressent généralement leurs bienfaits qu'à moyen ou à long terme. Elles sont toutefois inéluctables. Dans les pays de la zone euro qui ont relevé ce défi, le chômage a diminué de manière significative. Les autres pays participants doivent en prendre acte : la mise en oeuvre de réformes structurelles dans l'ensemble de la zone euro est essentielle pour assurer le succès de l'Union monétaire et pour améliorer les performances économiques en Europe.

La stratégie de politique monétaire axée sur la stabilité

Le Traité sur l'Union européenne a fixé comme objectif principal au SEBC le maintien de la stabilité des prix au sein de la zone euro. Soyez assurés que le Conseil des gouverneurs de la BCE est fermement déterminé à remplir son mandat. Pour ce faire, il a adopté une stratégie de politique monétaire axée sur la stabilité, qui repose sur trois éléments principaux.

En premier lieu, afin de donner des orientations claires sur lesquelles peuvent se fonder les anticipations sur l'évolution future des prix, le Conseil des gouverneurs a annoncé une définition quantitative de son objectif principal. Définir la stabilité des prix sert également les principes de transparence et de responsabilité. Cette définition précise la manière dont le Conseil des gouverneurs interprète le mandat que lui confère le Traité et donne au public des références précises pour évaluer le succès de la politique monétaire unique.

En conséquence, la stabilité des prix est définie comme une progression sur un an de l'indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) inférieure à 2 % dans la zone euro. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de préciser que la déflation - c'est-à-dire une baisse continue du niveau des prix - ne serait pas compatible avec la stabilité des prix. D'après les données les plus récentes dont on dispose, le taux annuel d'inflation mesuré par l'indice harmonisé est conforme à la définition de la stabilité des prix. Dès lors, l'Eurosystème a la chance d'exercer la souveraineté monétaire au sein de la zone euro dans un environnement de stabilité des prix, et ce grâce au succès du processus de désinflation et à la convergence réalisée par les banques centrales nationales au cours de la dernière décennie.

La stabilité des prix doit être maintenue à moyen terme. Cela montre bien que la politique monétaire doit adopter une orientation prospective axée sur le moyen terme et qu'elle ne peut contrôler tous les mouvements à court terme du niveau général des prix.

Afin de maintenir la stabilité des prix conformément à la définition publiée, la stratégie adoptée par le Conseil des gouverneurs repose sur deux piliers. Premièrement, eu égard au fait que l'inflation est d'origine monétaire à long terme, un rôle de premier plan a été assigné à la monnaie. Ce rôle essentiel est souligné par l'annonce d'une valeur de référence quantifiée pour la croissance de l'agrégat monétaire large M 3. La première valeur de référence a été fixée à 4½ % par an. La valeur de référence retenue pour M 3 est compatible avec le maintien de la stabilité des prix à moyen terme tout en permettant une croissance soutenable de la production et en tenant compte du ralentissement tendanciel de la vitesse de circulation de M 3.

La politique monétaire ne réagira pas « mécaniquement » aux écarts constatés entre la croissance monétaire et la valeur de référence. En premier lieu, ces écarts feront l'objet d'une analyse approfondie afin d'évaluer l'information qu'ils contiennent en matière de perspectives d'évolution des prix. Si l'écart laisse présager une menace pour la stabilité des prix, la politique monétaire réagira d'une manière appropriée pour y faire face, plutôt que de chercher à éliminer à court terme l'écart entre la croissance monétaire et la valeur de référence.

Le second pilier de la stratégie de politique monétaire est constitué par une évaluation, reposant sur une large gamme d'indicateurs, des perspectives d'évolution des prix et des risques pour la stabilité des prix dans l'ensemble de la zone euro. Le Conseil des gouverneurs reconnaît qu'il importe, parallèlement à l'analyse de la croissance monétaire par rapport à la valeur de référence, d'étudier un large éventail d'autres indicateurs économiques et financiers, comprenant les prévisions économiques. Cet examen systématique de toutes les autres informations relatives à la situation économique et financière permettra au Conseil des gouverneurs de disposer de tous les éléments d'information nécessaires pour prendre ses décisions de politique monétaire.

Evolution récente de la politique monétaire

Depuis longtemps, la coopération entre les banques centrales nationales européennes est étroite et celle qui s'est instaurée entre les BCN des pays participant à la phase III n'a cessé de s'intensifier au cours des années et des mois qui viennent de s'écouler. La baisse concertée des taux d'intérêt décidée début décembre 1998 est l'illustration de cette coopération. Cette décision coordonnée a fait l'objet d'un examen approfondi par les membres du Conseil des gouverneurs de la BCE. De jure, la décision de modifier les taux d'intérêt devait être prise par les banques centrales nationales, mais l'Union monétaire existait déjà de facto, sans en avoir le nom, avant son entrée en vigueur formelle, le 1er janvier 1999.

Lors de sa première réunion du mois de décembre 1998, le Conseil des gouverneurs a procédé à un examen approfondi des dernières données monétaires et des autres indicateurs économiques, tenant compte en particulier du recul de la confiance des chefs d'entreprise au sein de la zone euro, lié en partie à la détérioration de l'environnement extérieur. Cette détérioration de la situation économique internationale était la conséquence, dans une large mesure, des crises financières asiatique et russe. A l'issue de l'évaluation des deux éléments de la stratégie de politique monétaire, le Conseil des gouverneurs est arrivé à la conclusion qu'un niveau de 3 % pour les taux d'intérêt directeurs centraux servirait le mieux le maintien de la stabilité des prix dans la zone euro à moyen terme. Les banques centrales nationales ont ajusté leurs taux d'intérêt en conséquence.

Cette décision coordonnée sur les taux d'intérêt a permis à la BCE d'annoncer que le niveau des taux d'intérêt nouvellement fixé serait maintenu « dans un avenir prévisible ». En d'autres termes, en l'absence de nouvelles perturbations au sein de l'économie ou de l'émergence de nouvelles menaces imprévues pour la stabilité des prix, ce niveau des taux d'intérêt a été jugé approprié pour réaliser l'objectif principal de la stabilité des prix à moyen terme. Cette annonce a contribué à lever certaines incertitudes à un moment où les opérations techniques et logistiques imposées par le week-end de passage à la monnaie unique se situaient au premier rang de nos préoccupations et de celles des intervenants de marché.

De ce fait, à l'issue de la seconde réunion de décembre du Conseil des gouverneurs, le président de la BCE a pu annoncer que le taux d'intérêt de la première opération principale de refinancement de l'Eurosystème serait également de 3 %. En outre, le taux d'intérêt de la facilité de dépôt et celui de la facilité de prêt marginal - qui, dans des circonstances normales, constitueront les bornes inférieure et supérieure encadrant les taux du marché au jour le jour - ont été fixés respectivement à 2 % et 4,5 %. Afin d'aider le système financier à s'adapter au nouvel environnement institutionnel créé par le passage à la phase III, il a été décidé, à titre de mesure transitoire, de réduire le corridor pour la période du 4 au 21 janvier 1999 en établissant à 3,25 % le taux de la facilité de prêt marginal et à 2,75 % celui de la facilité de dépôt.

Au cours des premiers jours de la phase III, nous avons constaté un recours relativement intensif des établissements de crédit à ces facilités. Ce phénomène était prévisible du fait de l'écart relativement étroit entre le taux de la facilité de prêt marginal de l'Eurosystème et le taux d'intérêt au jour le jour sur le marché monétaire. Bien que l'objet du corridor étroit ait été de rendre plus aisée la transition des opérateurs vers le nouveau régime, le maintien de cette mesure pendant une période prolongée aurait empêché le développement d'un marché monétaire efficient dans la zone euro. Lors de sa réunion du 21 janvier, le Conseil des gouverneurs a tiré les enseignements du fonctionnement du marché monétaire de la zone euro depuis le début de l'année. Il a noté que les difficultés rencontrées par quelques intervenants du point de vue du fonctionnement du marché monétaire de la zone et, en particulier, des échanges transfrontière de liquidité se sont progressivement résorbées. De ce fait, l'intégration du marché monétaire de la zone euro a, dans l'ensemble, atteint rapidement un degré satisfaisant. Dans ce contexte, il n'était pas nécessaire de maintenir le corridor étroit de taux d'intérêt au-delà de la date du 21 janvier 1999.

Evaluation de la situation économique actuelle

Lors des réunions qui se sont tenues depuis le début de cette année, le Conseil des gouverneurs a confirmé que le taux de 3 % serait appliqué aux prochaines opérations principales de refinancement de l'Eurosystème. Ce niveau se fonde sur son appréciation actuelle de la situation économique, du point de vue de la stratégie de politique monétaire axée sur la stabilité.

Premièrement, au cours de ces derniers mois, la croissance monétaire a été globalement conforme à la valeur de référence quantifiée. Cette tendance, ainsi qu'une analyse approfondie des données monétaires, indiquent que l'évolution monétaire est compatible avec le maintien de la stabilité des prix à moyen terme. Bien évidemment, la croissance monétaire par rapport à la valeur de référence doit toujours être interprétée dans une perspective à moyen terme. Des écarts à court terme sont inévitables et, tout en faisant l'objet d'un suivi et d'un examen attentifs, ne révéleraient pas automatiquement un risque immédiat pour la stabilité des prix. Néanmoins, il est rassurant de constater que le taux de croissance annuel de M 3, en moyenne mobile sur trois mois et couvrant la période allant jusqu'en décembre 1998, a été de 4,7 %, soit un chiffre très proche de la valeur de référence de 4½ %.

Deuxièmement, s'agissant de l'évaluation, reposant sur une large gamme d'indicateurs, des perspectives d'évolution des prix, un certain nombre d'indicateurs ont récemment retenu l'attention. A la suite de la réduction coordonnée des taux d'intérêt, début décembre, les taux d'intérêt à long terme ont également fléchi, ce qui donne à penser que les marchés des capitaux ont accueilli favorablement cette réduction et l'ont considérée comme étant compatible avec le maintien crédible de la stabilité des prix à moyen terme. Selon les calculs révisés d'Eurostat, la croissance du PIB réel au cours du troisième trimestre de 1998 est restée dans l'ensemble robuste, alors que, durant ces derniers mois, le rythme de l'activité s'est probablement ralenti. On peut observer cette décélération dans la croissance de la production industrielle jusqu'en novembre 1998, notamment en ce qui concerne le secteur des biens intermédiaires, qui est particulièrement vulnérable aux détériorations de l'environnement extérieur, Toutefois, dans le même temps, la production de biens d'équipement et de biens de consommation durables a continué de connaître une expansion assez vigoureuse. Un même schéma d'évolution peut être observé pour l'indice de confiance des chefs d'entreprise, dont la dégradation a été nette au cours du second semestre de 1998 dans la zone euro, mais celle-ci s'est stabilisée en janvier 1999. La confiance des consommateurs dans la zone euro a pour sa part continué de s'accroître en décembre et en janvier, et elle a maintenant dépassé le pic qu'elle avait atteint en 1990 ; les ventes au détail ont continué d'enregistrer une croissance vigoureuse jusqu'en novembre et les ventes d'automobiles se sont développées à un rythme rapide au cours des derniers mois de 1998. Enfin, les autres données confirment ce tableau contrasté. Les carnets de commandes, qui, globalement, ont continué à se dégarnir légèrement en décembre, se sont apparemment de nouveau étoffés en janvier, dans le cas notamment des commandes à l'exportation. Les taux d'utilisation des capacités de production dans l'industrie, qui avaient commencé à baisser au cours du troisième trimestre de l'année dernière, se sont redressés ensuite ; les données de décembre sur l'emploi laissent pour leur part à penser que la baisse des taux de chômage s'est interrompue vers la fin de l'année.

Par conséquent, en ce qui concerne la situation conjoncturelle, les données les plus récentes semblent confirmer notre diagnostic antérieur, à savoir qu'il existe des risques de détérioration de la croissance de la production et qu'un ralentissement de la production est probablement intervenu en fin d'année. Néanmoins, de l'avis du Conseil des gouverneurs, il n'y a pas encore de signes patents d'un affaiblissement plus marqué que prévu de la croissance de la production. Au vu de ce tableau contrasté, le Conseil des gouverneurs a souligné qu'il était nécessaire de poursuivre l'analyse approfondie et l'examen très attentif des tendances de fond avant de pouvoir tirer des conclusions quant aux perspectives générales pour 1999 et 2000.

Dans ce contexte, la progression annuelle de l'indice harmonisé IPCH de la zone euro s'est encore ralentie en décembre, pour s'établir à 0,8 %, contre 0,9 % en novembre et 1,0 % en octobre. Cette évolution s'explique par la poursuite du ralentissement de la hausse des prix des produits alimentaires et par le repli continu des prix de l'énergie. Dans l'ensemble, l'environnement général ne fait pas apparaître de pressions significatives à la hausse ou à la baisse sur le niveau des prix.

Assurément, le Conseil des gouverneurs est pleinement conscient de l'existence de risques potentiels pour la stabilité des prix. En premier lieu, les risques de baisse pourraient se concrétiser si les prix des importations ou les prix à la production devaient poursuivre leur recul. En second lieu, le relâchement de la discipline budgétaire par les gouvernements conduisant à ne pas respecter le Pacte de stabilité et de croissance ou des accords salariaux inflationnistes pourraient faire peser une menace sur la limite supérieure de 2 % stipulée dans la définition de la stabilité des prix publiée par l'Eurosystème. Il convient en outre de suivre attentivement l'évolution des taux de change, compte tenu de leur importance pour l'évolution des prix intérieurs.

Le rôle international de l'euro et de la BCE

L'évolution de l'environnement extérieur - je veux parler de la situation et des résultats économiques des pays situés en dehors de la zone euro - est susceptible d'affecter les perspectives d'évolution des prix au sein de la zone euro et, par là, la conduite de la politique monétaire. Les effets des crises financières sur la demande extérieure et la confiance des chefs d'entreprise en sont la plus récente illustration. Il convient toutefois d'ajouter qu'il y a interaction. L'introduction de l'euro a donné naissance à une zone à monnaie unique ayant une taille, une importance et une population sensiblement identiques à celles des Etats-Unis. Un événement de cette portée peut avoir de profondes répercussions sur le reste du monde, et plus particulièrement sur le système financier international. Permettez-moi de vous livrer quelques réflexions à ce sujet.

La stratégie de politique monétaire de l'Eurosystème ne définit pas, à dessein, d'objectif pour le taux de change de l'euro par rapport au dollar ou au yen. Bien que l'Eurosystème soit prêt, à tout moment, à procéder à des échanges de vues sur l'évolution des cours de change avec d'autres banques centrales, il n'existe pas de zones-cibles, explicites ou implicites, pour le taux de change de l'euro vis-à-vis des monnaies non communautaires. La zone euro est une grande économie relativement fermée, présentant à cet égard des analogies avec les Etats-Unis. Poursuivre un objectif assigné au taux de change de l'euro risquerait de compromettre le maintien de la stabilité des prix. Le niveau des taux d'intérêt nécessaire pour soutenir un objectif de taux de change pourrait, dans certains cas, ne pas être celui qui sert le mieux le maintien de la stabilité des prix à moyen terme. Je voudrais ajouter que ce niveau pourrait également être incompatible avec la réalisation des autres objectifs internes de la politique économique. Devoir relever les taux d'intérêt en période de récession pour défendre le taux de change de l'euro pourrait être une expérience très douloureuse. Enfin, il faut tenir compte du fait que nous vivons aujourd'hui dans un monde caractérisé par une grande mobilité des capitaux. Les dispositifs de change qu'il était possible de mettre en oeuvre il y a trente ans, ne sont sans doute plus applicables à l'heure actuelle, et ce pour la simple raison que leur fonctionnement mobiliserait probablement un montant de réserves de change trop important.

Dans le cadre de la stratégie de politique monétaire de l'Eurosystème, le taux de change de l'euro est le résultat des politiques et des évolutions économiques, actuelles et anticipées, au sein de la zone euro et ailleurs, et traduit la manière dont ils sont perçus par les intervenants de marché. Soutenant la démarche de l'Eurosystème, les ministres des finances, auxquels le Traité de Maastricht assigne la responsabilité ultime du taux de change de l'euro, sont convenus de ne pas formuler d'« orientations générales » de politique de change à l'Eurosystème, sauf dans des circonstances dont le caractère exceptionnel est évident, par exemple lorsque le taux de change de l'euro par rapport à d'autres monnaies subit des divergences importantes et persistantes.

Néanmoins, l'absence d'un objectif pour le taux de change de l'euro par rapport aux grandes monnaies internationales n'implique pas que la BCE n'accorde aucune importance ou ne s'intéresse pas au cours de l'euro vis-à-vis du dollar ou du yen. Comme je l'ai déjà souligné, elle suivra de près l'évolution du taux de change, qui sera l'un des indicateurs de la politique monétaire dans le cadre de l'évaluation, reposant sur une large gamme d'indicateurs, des perspectives d'évolution des prix, qui constitue l'un des piliers de la stratégie générale. L'absence d'objectif de taux de change n'indique pas davantage que ces taux seront nécessairement instables ou volatils. Au contraire, la mise en oeuvre de politiques monétaires et budgétaires axées sur la stabilité crée l'une des principales conditions préalables de la stabilité des taux de change de l'euro. A cet égard, la stratégie de politique monétaire de l'Eurosystème axée sur la stabilité apporte une contribution décisive. Assurément, on ne peut garantir la stabilité absolue du taux de change. Cela ne serait même pas souhaitable si, par exemple, les Etats-Unis et la zone euro traversaient des cycles conjoncturels qui ne soient pas totalement synchronisés. Cette possibilité ne peut être exclue, comme les événements récents l'ont montré.

Nous n'ignorons pas que l'émergence du rôle international de l'euro est susceptible, à certains moments, de rendre plus difficile la conduite de la politique monétaire si une partie importante de la masse monétaire circule en dehors de la zone euro. Néanmoins, l'Eurosystème acceptera que l'euro joue un rôle international du moment que cette évolution résulte des mécanismes du marché. Dans la mesure où l'Eurosystème réussit à remplir son mandat et à maintenir la stabilité des prix, l'utilisation de l'euro en tant que monnaie internationale s'en trouvera automatiquement confortée. Combien de temps lui faudra-t-il pour devenir une monnaie internationale ? Personne ne peut le dire avec précision. A en juger par les évolutions observées dans le passé, ce sera un processus graduel, mais il se peut, à une époque où les marchés des capitaux font preuve d'un dynamisme et d'une flexibilité plus grands que par le passé, que l'euro assume un rôle prépondérant plus rapidement que ne le laissent supposer les expériences antérieures.

En dernier lieu, je voudrais évoquer brièvement le rôle de la BCE dans la coopération internationale. Représentant une Union monétaire ayant une taille et une importance comparables à celles des Etats-Unis et gérant une monnaie susceptible de jouer un rôle international marquant, qui ira croissant, la BCE occupera forcément une place importante dans le système financier international. Elle assumera la responsabilité qui en découle, mais parallèlement, elle devra montrer une certaine réserve et faire preuve de réalisme lorsqu'elle interviendra sur la scène mondiale. Son rôle grandira dans le temps, s'appuyant sur l'expérience acquise par les banques centrales nationales qui ont joué un rôle international majeur dans le passé.

A la fin de l'année dernière, la BCE s'est vu accorder le statut d'observateur auprès du Fonds monétaire international. Seules les nations peuvent être membres à part entière du FMI. Cependant, ce statut d'observateur permettra à la BCE de participer pleinement aux travaux et à l'évaluation par le Fonds des politiques économiques mises en oeuvre dans la zone euro et dans les autres régions du monde. La BCE participe aux travaux du G-7, du G-10, de la Banque des règlements internationaux et de l'OCDE. Elle entretient d'excellentes relations bilatérales avec les autres banques centrales à travers le monde.

La BCE est prête à participer et à contribuer très activement aux discussions de politique économique menées à l'échelle internationale. Cela va sans dire, s'il y a lieu, elle offrira son expertise et exposera son point de vue. D'une manière générale, cependant, la meilleure contribution que la BCE peut apporter au maintien de la stabilité du système monétaire international, afin d'assurer notamment la stabilité des taux de change et le bon fonctionnement des marchés financiers internationaux, consiste à maintenir la stabilité des prix au sein de la zone euro. En remplissant le mandat assigné au SEBC par le Traité sur l'Union européenne, la BCE assumera ses responsabilités sur le plan international.

Conclusion

L'euro est une réalité. Le Conseil des gouverneurs de la BCE exerce la souveraineté monétaire dans la zone euro et met en oeuvre la politique monétaire unique depuis cinq semaines. Pour ceux d'entre nous qui ont participé à la longue préparation, parfois ardue, de l'Union monétaire, ce moment procure un sentiment de satisfaction. Cependant, comme je l'ai souligné dans mon intervention, à bien des égards, notre travail proprement dit commence maintenant. La stratégie de politique monétaire axée sur la stabilité est désormais en place. Grâce à ce cadre, le Conseil des gouverneurs pourra, j'en suis convaincu, remplir le mandat que lui a conféré le Traité, à savoir maintenir la stabilité des prix. L'accomplissement de cette mission permettra à la politique monétaire unique d'apporter la meilleure contribution possible à l'élévation du niveau de vie et au maintien de la stabilité du système financier international.

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