- ENTRETIEN
Entretien avec Ouest-France
Entretien accordé par Christine Lagarde, présidente de la BCE, à Jean-Christophe Lalay et Maxime Mainguet le 12 septembre 2026
12 September 2026
Pourquoi êtes-vous venue ce samedi à la fête de la pomme organisée par Hervé Morin ?
Je viens en amie, en voisine et en Normande, pour porter une parole européenne, sans être candidate à quoi que ce soit. Simplement pour éclairer un peu la compréhension des Français sur le rôle de l’Europe.
Jeudi, vous avez annoncé une hausse des taux d’intérêt directeurs de la BCE, qui doit aider à contenir l’inflation mais pénalisera ceux qui ont des projets immobiliers ou d’investissements. Pourquoi avoir pris cette décision, dans un contexte très incertain ?
La mission de la BCE, c’est d’assurer la stabilité des prix. On a un objectif d’’inflation de 2 % sur le moyen terme. Aujourd’hui, l’inflation est nettement au-dessus de ces 2 %, à 3,3 % dans la zone euro, avec un choc important dont la durée sera probablement plus longue que ce que nous avions escompté. Ce choc résulte de la guerre au Moyen-Orient mais aussi des destructions de capacités de raffinage dans le monde, notamment en Russie. Il a entraîné une hausse des coûts de l’énergie, qui pousse tous les prix à la hausse. En présence d’une situation de cette nature, et puisque, par ailleurs, nous avons une économie résistante, nous sommes obligés de réagir.
Que répondez-vous aux économistes qui trouvent risqué pour la croissance de relever les taux d’intérêt alors que l’inflation n’est pas liée à une surchauffe interne mais à un choc extérieur ?
C’est vrai si le choc est bref. Mais le choc actuel est durable. La guerre continue. On s’attend à ce que la volatilité et la tension sur les prix de l’énergie durent même si l’augmentation des prix entraîne aussi un risque de baisse de la croissance.
La France a une croissance atone et une inflation plus faible que ses voisins. Elle va particulièrement souffrir de cette décision…
La BCE doit travailler pour toute la zone euro. Elle ne peut pas regarder la France, la Lituanie ou l’Allemagne séparément. Par ailleurs, la France fait partie des pays qui envisagent des réformes structurelles, qu’il serait très important qu’elle engage.
Lesquelles ?
Il y a d’abord des réformes européennes, comme l’union des marchés de capitaux, qui auront un impact en France. Il faut aussi une simplification de la réglementation administrative à l’échelon européen, mais aussi à l’échelon français. Il faut passer au peigne fin le cadre réglementaire dans lequel l’activité économique se développe. La France a fait des progrès dans la flexibilisation du marché du travail, qui a bien réussi à l’Allemagne ou à l’Espagne, mais réformer est un processus constant. Et il y a évidemment la réforme des retraites, quelle qu’elle soit. On ne peut pas maintenir le cadre des dernières décennies avec une espérance de vie qui augmente de manière systématique.
Globalement, la croissance des pays de la zone euro est moins dynamique que par le passé. Peut-on vraiment la relancer durablement dans un continent vieillissant et déjà très développé ?
La question est légitime. La démographie joue un rôle important. Mais on peut la contrebalancer par une amélioration de la productivité. Même avec moins de force de travail, si on est plus efficace, on arrive à développer de la croissance. Ce n’est pas une cause perdue. On a en Europe des talents, un bon niveau d’éducation et une capacité d’épargne, mais on n’arrive pas assez à mobiliser tout cela. Il faut qu’on se prenne en main et je pense que la politique américaine, qui a dramatiquement changé ces dernières années, doit nous engager à une réaction vigoureuse et rapide.
Les taux auxquels les États empruntent augmentent un peu partout. Doit-on craindre une nouvelle crise des dettes souveraines ?
L’augmentation des taux longs est liée à deux phénomènes. D’abord, l’état des finances publiques en général, et aux États-Unis en particulier. Et ensuite, le besoin de financement des acteurs économiques, notamment de l’intelligence artificielle, qui représentent une concurrence sérieuse pour la dette des États : quand on a des investisseurs qui arbitrent entre les différents émetteurs, cela relève forcément les coûts pour ces derniers. Mais la situation est très différente de 2008 ou de 2011 : notre secteur financier est beaucoup plus solide qu’à l’époque.
Peut-on annuler la dette française détenue par la Banque de France, comme le suggèrent certains candidats à la présidentielle ?
Lorsqu’on emprunte 1 000 € et qu’on revient voir le prêteur en disant : « Finalement, j’annule ma dette, mais j’ai encore besoin d’argent », est-ce qu’il a encore envie de nous en prêter ? Ça me paraît tellement ubuesque que je soupçonne une volonté de casser le système par un biais vaguement technique, qui n’en est d’ailleurs pas un. C’est financièrement très dangereux et il se trouve que c’est aussi une violation des traités européens. Cela fait beaucoup.
Vos services ont récemment alerté sur une hypothétique « correction boursière » aux États-Unis, liée à l’IA. Celle-ci aurait un impact en Europe. De quelle ampleur pourrait être la secousse chez nous ?
Il y a dans le secteur de l’IA une très forte valorisation des actifs. Les divers projets d’introduction en Bourse le prouvent. Et il y a un risque complémentaire, en cours d’identification, c’est le risque de circularité : un acteur qui rentre dans le capital d’un autre, puis ce dernier qui lui passe un contrat d’approvisionnement en puces électroniques, etc. Qu’il y ait une correction, c’est très possible. Quand ? On n’en sait rien. Des acteurs bancaires européens détiennent des actifs liés à l’IA, mais, comme je vous le disais, notre secteur financier est beaucoup plus solide que par le passé.
Pour revenir à la scène nationale, quel est votre positionnement par rapport à la campagne présidentielle qui démarre ?
Mon seul positionnement, c’est d’apporter le témoignage d’une Normande, d’une Française et d’une Européenne qui peut, parce qu’elle l’a vécue dans toutes ses fonctions, être l’avocate de l’Europe.
Certains trouvent que vous seriez une bonne candidate…
C’est flatteur ! Mais je pense que ce n’est pas le cas.
Irez-vous au bout de votre mandat à la BCE, qui doit se terminer en octobre 2027 ?
Je partirai en 2027. Je n’en dirais pas plus.
Envisagez-vous un retour sur la scène politique nationale après votre départ de la BCE ?
Non. Vous savez, je vais avoir 71 ans. Il faut savoir raccrocher le tablier.
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