Entretien avec Le Monde

Entretien accordé par Luis de Guindos, vice-président de la BCE, à Marie Charrel, le 13 février 2019

La BCE est-elle suffisamment armée pour faire face au ralentissement de l’économie européenne ?

Oui. Rappelons néanmoins que la politique monétaire n’est pas toute puissante - son principal objectif est de veiller à la stabilité des prix, qui contribue aux bonnes performances de l’économie-, tandis que la politique budgétaire et les réformes structurelles sont tout aussi importantes pour soutenir l’activité.

Reste que la BCE a encore une large gamme d’outils à sa disposition : la communication en amont autour de sa stratégie (la forward guidance), le réinvestissement des titres de dette qu’elle détient lorsqu’ils arrivent à échéance ou encore les prêts ciblés aux banques – les « TLTRO ». Pour le moment, nous analysons les causes du ralentissement de l’économie européenne, dont certaines sont temporaires. Nous ne prendrons pas de décision avant d’avoir approfondi notre diagnostic.

Quelles sont les causes de cette décélération de l’activité ?

Elle est aussi bien le fruit de facteurs internationaux, qui ont pesé sur nos exportations - ralentissement de l’économie mondiale et chinoise, risque protectionniste, volatilité des marchés, difficultés de certains pays émergents -, que de facteurs internes, à l’exemple des incertitudes liées au Brexit, ou des tensions autour du budget italien à la fin de l’année dernière. Naturellement, les possibilités d’action de la BCE sur les facteurs extérieurs sont limitées.

Pour faire face à la crise, nous n’avons pas hésité à déployer des instruments non conventionnels, comme les rachats nets de dettes publiques et privées (le quantitative easing – assouplissement quantitatif - ou QE). Face à la reprise, nous avons mis un terme au QE. Mais nos taux restent bas, et la politique monétaire sera accommodante longtemps encore, car nous vivons une période d’incertitudes.

Comment vous préparez-vous au Brexit ?

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) est une mauvaise nouvelle pour tout le monde, en particulier pour l’économie britannique.

Nous participons à un groupe de travail avec la Banque d’Angleterre afin d’analyser les différents marchés susceptibles d’être affectés, comme celui des dérivés, ou les contrats d’assurance. En cas de Brexit ordonné, l’incidence sur la stabilité financière serait limitée, car nous estimons que le secteur privé est suffisamment préparé.

Un Brexit désorganisé représenterait, en revanche, un risque macroéconomique non négligeable, au moment où l’économie européenne est déjà fragilisée. La contraction du produit intérieur brut (PIB) britannique pourrait atteindre 8 %, selon la Banque d’Angleterre : cela affecterait mécaniquement l’économie de la zone euro. J’espère que nous éviterons un tel scénario.

Les tensions autour du budget du gouvernement populiste italien sont-elles susceptibles de déclencher une nouvelle crise de la zone euro ?

Après l’accord entre le gouvernement italien et la Commission européenne sur le budget du pays, en décembre, les taux d’emprunt italiens ont baissé : cela confirme que lorsqu’un État suit les règles communes, ses efforts sont reconnus par les marchés.

Aujourd’hui, le principal défi de l’Italie est la faiblesse de sa croissance, et ce depuis de nombreuses années. Rome doit mener d’urgence des réformes structurelles afin d’augmenter son potentiel de croissance, en redressant la productivité, regonflant la compétitivité, ciblant les faiblesses internes.

Combien les incertitudes politiques ont-elles déjà coûté à la zone euro, en termes de croissance ?

Il est très délicat de le mesurer précisément, car certaines variables, telles que la confiance et le sentiment des entreprises, sont très difficiles à intégrer au sein de modèles macroéconomiques. Reste que depuis six à neuf mois, le protectionnisme est le principal risque sur la scène internationale, et l’une des grandes sources de volatilité sur les marchés. Il est crucial que les États-Unis, la Chine mais aussi l’Union européenne trouvent un terrain d’entente afin que les tensions ne dégénèrent pas en guerre commerciale, nuisible pour tous.

Pourquoi l’inflation peine-t-elle encore à se redresser en zone euro ?

La situation sur le marché du travail s’est considérablement améliorée dans la zone euro : 9 millions d’emplois ont été créés depuis la crise, tandis que le taux de chômage est retombé sous la barre des 8 %. Aujourd'hui, les rémunérations par tête se redressent. La question est de savoir quand cette hausse se traduira par une accélération de l’inflation dite sous-jacente, qui exclut les prix des produits les plus volatils, comme l'énergie. Nous sommes convaincus que, d’ici quelques mois ou trimestres, celle-ci devrait remonter. Même si les prix de l’énergie devraient se tasser un peu ces prochains mois, nous sommes confiants dans le fait que l’inflation va, à moyen terme, converger vers notre objectif de taux d’inflation inférieurs à mais proches de 2 %.

Depuis quelques mois, les critiques de dirigeants politiques envers l’indépendance des banques centrales se multiplient, en Europe et surtout aux États-Unis. Cela vous inquiète-t-il ?

Ces dernières décennies, l’indépendance des banques centrales a prouvé sa grande efficacité pour le maintien de la stabilité financière. Les calendriers politiques et économiques sont très différents. Lorsque les instituts monétaires agissent sous l’influence des premiers, ils courent le risque de commettre de graves erreurs, coûteuses pour l’activité.

Bien souvent, les menaces proférées à l’encontre de leur indépendance font partie de la rhétorique populiste, qui propose régulièrement des solutions simples et magiques à des problèmes complexes. Ces solutions peuvent paraître séduisantes, mais elles sont rarement les bonnes.

Pourquoi la BCE n’a-t-elle pas utilisé les rachats des dettes pour soutenir plus directement la transition écologique ou la lutte contre les inégalités ?

La BCE et les banques centrales nationales de la zone euro ont acheté beaucoup d’obligations vertes, publiques et privées, dans le cadre de leur programme d’achats d’actifs, tout en veillant à observer un comportement neutre dans leurs achats. De plus, ces achats d’actifs et les autres mesures prises par la BCE ces dernières années ont été le principal soutien à la reprise économique et à la baisse du chômage dans la zone euro. Or, toutes les études que nous avons menées montrent que les créations d’emplois sont le premier levier de réduction des inégalités.

Beaucoup de citoyens ont le sentiment que l’UE ne les protège pas assez contre la mondialisation. À juste titre ?

En dépit des inquiétudes nationales sur le sujet, la reprise en zone euro porte ses fruits, elle crée des emplois, et les populations le mesurent. Pour preuve, les derniers baromètres montrent que près de 80 % des citoyens de la zone euro ont confiance dans l’euro. Peu de partis politiques peuvent se targuer d’un tel score ! Cela confirme que les pays membres sont plus forts ensemble que seuls pour faire face à la mondialisation.

Le mouvement des gilets jaunes, en France, vous a-t-il surpris ?

Oui, en partie, car en termes de distribution des revenus, la France est l’un des pays les plus égalitaires d’Europe. Mais d’autres facteurs sont entrés en jeu.

N’est-il pas plus sensé de nous adapter à une croissance durablement faible plutôt que de courir en permanence après la hausse du PIB ?

Il est vrai que les tendances démographiques en Europe ne sont pas très favorables à la croissance. Mais cela ne doit pas empêcher d’adopter des réformes susceptibles de redynamiser celle-ci sur le long terme.

Au niveau de la zone euro, nous devons achever la construction de l’union bancaire et d’un instrument budgétaire indispensable pour stabiliser l’économie quand le cycle baisse. Nous devons également approfondir l’intégration, par exemple en encourageant la création de banques transnationales. Cela exige d’harmoniser encore les législations. Et de poursuivre la consolidation du secteur, même si les banques sont bien mieux capitalisées et résilientes qu’il y a dix ans.

L’urgence n’est-elle pas, plutôt, de lutter contre le blanchiment d’argent ? Plusieurs établissements européens, comme la principale banque danoise Danske Bank, ont été éclaboussés par des scandales récemment…

Oui. C’est un sujet majeur, mis en lumière par plusieurs cas très graves. La BCE n’a pas de mandat en la matière, mais la Commission européenne a réagi, afin de renforcer la coopération entre les différentes autorités nationales de lutte contre le blanchiment au sein de l’Autorité bancaire européenne (ABE). C’est une première étape, il faudra aller plus loin encore dans la centralisation en la matière.

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