Entretien avec l’Agence France-Presse

Entretien de Sabine Lautenschläger, Membre du conseil de surveillance prudentielle de la BCE, accordé à l’Agence France-Presse, le 22 novembre 2018

L’économie européenne s’est ralentie ces derniers mois alors que les risques extérieurs s’accroissent. La BCE confirme-t-elle qu’elle mettra fin à ses achats nets d’actifs le mois prochain ?

Les informations les plus récentes sont légèrement en retrait des anticipations, mais la croissance économique reste globalement conforme à nos projections.

Je suis convaincue que nous allons atteindre notre objectif d’un taux d’inflation inférieur à, mais proche de 2 %. C’est la raison pour laquelle nous devrions décider de mettre un terme aux achats nets en décembre, comme prévu.

En dépit du renforcement des incertitudes ces six derniers mois, je ne vois aucun élément poindre à l’horizon qui soit de nature à modifier ce scénario au cours des trois semaines à venir.

Le temps est venu de normaliser progressivement la politique monétaire.

La BCE sera-t-elle en mesure, par ailleurs, de relever les taux d’intérêt avant le départ de son président, Mario Draghi, en octobre 2019 ?

Nous prenons nos décisions de politique monétaire en fonction des données que nous recueillons. Et, sur la base des informations dont nous disposons aujourd’hui, je pense en effet que nous augmenterons les taux d’intérêt au cours de l’année prochaine.

En fonction de ce que nous diront les données, cette hausse devrait avoir lieu à l’été ou à l’automne.

N’est-il pas dangereux de retirer le soutien à l’économie au moment même où l’horizon s’obscurcit ?

Les perspectives n’ont pas varié de façon significative. Les risques restent globalement équilibrés et nous continuerons, à travers notre politique monétaire, notamment par le biais des réinvestissements des actifs arrivant à échéance, à soutenir fortement l’économie.

Une prolongation du programme d’achats nets d’actifs ne serait guère bénéfique, mais accentuerait au contraire les effets secondaires négatifs. Ces réinvestissements fourniront un soutien suffisant.

Avec l’ensemble des autres mesures en vigueur, à savoir, entre autres, les opérations ciblées de refinancement à plus long terme, les faibles taux d’intérêt directeurs et la politique consistant à servir la totalité des soumissions lors de nos opérations d’apport de liquidité hebdomadaires, la politique monétaire demeurera en effet expansionniste.

Afin de rendre les réinvestissements le plus efficace possible, la BCE va-t-elle modifier ses critères d’achat d’obligations l’année prochaine ?

En ce qui concerne les réinvestissements, nous devrions, selon moi, appliquer les critères en place, connus de tous, comme la clé de répartition du capital ainsi que les limites relatives aux émetteurs et aux émissions.

De plus, nous ne devrions pas nous engager de manière ferme sur une longue période, car nous ne pouvons exclure la possibilité d’atteindre notre objectif d’inflation plus tôt que prévu, tandis que les effets secondaires négatifs de notre politique monétaire expansionniste pourraient s’amplifier.

L’assouplissement quantitatif constitue-t-il un instrument que la BCE pourrait réutiliser à l’avenir, comme l’ont suggéré certains membres actuels et passés du Conseil des gouverneurs ?

Dans un environnement caractérisé par une union monétaire, de nombreux souverains et l’absence d’une union budgétaire, politique, et d’une véritable union économique, l’assouplissement quantitatif ne doit pas devenir un instrument classique de politique monétaire, mais rester un instrument en dernier recours, à n’utiliser qu’en cas de risque réel de déflation.

Une politique monétaire très accommodante sur une longue durée produit des effets secondaires et fait naître des risques. Si la stabilité des prix reste notre principal objectif, nous devons aussi penser aux coûts, et pas uniquement aux bienfaits, de nos mesures de politique monétaire.

Quels risques la querelle entre Rome et Bruxelles à propos du budget italien fait-elle peser sur le système bancaire de l’Italie ?

En tant que superviseurs bancaires, il ne nous appartient pas de commenter les débats politiques ou les décisions concernant les budgets et les orientations budgétaires de pays en particulier.

Les banques, quant à elles, doivent tenir compte des changements survenant et des risques présents au sein de l’environnement macroéconomique dans lequel elles opèrent. Lorsque ces changements le justifient, nous adaptons, à notre tour, notre évaluation du profil de risque des banques.

Globalement, le système bancaire italien a renforcé sa capacité de résistance et les banques italiennes sont aujourd’hui mieux armées face aux incertitudes.

Quelle est, selon vous, la principale priorité de la supervision bancaire pour les prochains mois et les prochaines années, tant en Italie qu’en Europe ?

Il reste notamment beaucoup à faire en ce qui concerne les prêts non performants (non-performing loans, NPL). Cette question nous occupera encore pendant plusieurs années.

Les bilans des banques doivent être assainis aussi rapidement que possible, pas seulement en Italie d’ailleurs. Toutes les banques doivent tout faire pour améliorer leur capacité de résistance en période favorable, quand le cycle économique est porteur.

Or, cela n’a pas été le cas jusqu’à présent : si certaines sont en bonne voie, d’autres doivent redoubler d’efforts.

Des observateurs sont déçus qu’un candidat masculin, l’Italien Andrea Enria, ait été choisi pour succéder à Danièle Nouy à la présidence du conseil de surveillance prudentielle l’an prochain, plutôt que la candidate irlandaise, Sharon Donnery. Qu’en pensez-vous ?

J’espère que la proportion de femmes occupant des postes à responsabilités, dans le domaine de la politique monétaire comme de la supervision bancaire, va aller croissant. Ma conviction est qu’il faut continuer de promouvoir la diversité dans les postes de direction.

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