Entretien avec Le Parisien

Entretien de Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE, accordé à Séverine Cazes et Boris Cassel, publié le 7 février 2017

Pour vous, quel est le bilan de l’euro, issu du Traité de Maastricht signé il y a vingt-cinq ans aujourd’hui?

L’euro est clairement un succès. Il a créé un lien fort entre les Européens. Nous ne pouvons peser sur les affaires du monde que si nous sommes unis. La monnaie unique permet à des pays de taille moyenne comme la France de parler d’égal à égal avec les Etats-Unis ou la Chine. L’euro n’est pas une perte de souveraineté, c’est un levier de souveraineté.

Quel impact a eu la monnaie unique sur notre quotidien ?

Le pouvoir d’achat des Français a été protégé par la création de l’euro. Depuis 2001, l’inflation a été plus faible.

Les Français ont plus l’impression que le passage à l’euro a fait flamber les prix...

Il y a certes eu en janvier 2002, au moment de l’introduction des pièces et billets en euro, des effets d’arrondis qui ont conduit à une hausse des prix, à une petite bouffée d’inflation. Mais c’était il y a 15 ans. Depuis, l’inflation a été en moyenne de 1,9% par an dans la zone euro, 1,7% par an en France. C’est beaucoup moins que ce que l’on a connu avant l’euro. Dans les années 1980, l’inflation était à deux chiffres (NDLR 13,6% en 1980 et 13,4% en 1981).

Comment expliquer ce décalage entre la perception des Français et les statistiques ?

Beaucoup de Français ont en tête le prix du café ou de la baguette en francs tels qu’ils étaient en 2001. Mais même si la monnaie unique n’avait pas existé, les prix auraient augmenté au cours des 15 dernières années. Les prix auraient même plus augmenté sans l’euro !

L’euro a-t-il profité de la même manière à toutes les classes sociales en France ?

Oui, je pense même que l’euro a plus profité aux personnes défavorisées et en situation de précarité. La monnaie unique a contenu l’inflation, qui est une taxe sur les pauvres. Les riches peuvent toujours s’en protéger en investissant, par exemple, sur les marchés boursiers. Ce n’est pas le cas des ménages qui dépendent de revenus fixes comme le RSA ou les petites retraites, dont le pouvoir d’achat est amputé par la hausse des prix. L’euro a aussi fait baisser durablement les taux d’intérêt, ce qui est une bonne chose pour toutes les personnes qui s’endettent pour créer une entreprise ou pour consommer.

A-t il nui à la croissance et à la lutte contre le chômage ?

L’euro a été un amortisseur de chocs économiques - et d’ailleurs la France a très bien résisté à la crise financière - mais, l’euro est aussi un révélateur des forces et des faiblesses de chaque économie. En 1999, le taux de chômage était plus élevé en Allemagne qu’en France. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Ils ont pourtant eu la même monnaie pendant 18 ans. Le taux de chômage n’a rien à voir avec l’euro, il est lié au succès ou à l’échec des politiques de l’emploi.

Les fameux critères de Maastricht sont souvent pointés comme un frein à l’économie et à la création d’emploi. Le fameux 3% de déficit maximum a-t-il encore un intérêt aujourd’hui ?

La question que les Français doivent se poser, c’est : « augmenter une dette publique qui approche des 100% du PIB créera-t-il plus d’activité ? ». Je ne le pense pas. Il est difficile d’expliquer que les 3% de déficit sont un carcan, alors que la France n’a pas une seule fois, depuis 2007, respecté ce critère.

Selon vous, que se passerait-il, si, comme le propose le Front national, la France sortait de l’euro ?

Ce n’est pas un scénario que je veux envisager puisque ce n’est pas ce que les Français souhaitent. Quand on leur demande s’ils pensent que l’euro est une bonne chose, la réponse est « oui », sans ambiguïté. D’après l’Eurobaromètre, un sondage réalisé deux fois par an pour la Commission européenne, en décembre dernier, le soutien à l’euro était de 70% chez les citoyens de la zone euro et de 68% en France. Si l’on veut néanmoins rentrer dans cet exercice intellectuel, sortir de l’euro serait prendre des risques dont personne ne mesure les conséquences.

Lesquelles ?

Cela menacerait l’épargne et l’emploi des Français. Ce qui est certain, c’est que cela entraînerait une hausse des taux d’intérêt. Les dettes contractées par les entreprises et les ménages français augmenteraient. L’inflation, qui ne serait plus maîtrisée par la BCE, rongerait l’épargne, les revenus fixes des ménages ainsi que les petites retraites. Sortir de l’euro, ce serait faire le choix de l’appauvrissement.

L’euro a-t-il un avenir ?

Oui, bien sûr, l’euro a un avenir. Mais, la zone euro doit se réformer. Il faudra à la fois plus de coordination entre les gouvernements et plus de réforme dans les pays, plus de solidarité et peut être une sorte de budget commun de la zone euro, bref un sens plus aigu de la responsabilité que crée l’appartenance à la monnaie unique.

Le FMI appelle à desserrer l’orthodoxie budgétaire en Europe...

Le FMI dit qu’une relance budgétaire est utile mais il n’appelle pas à remettre en cause les critères budgétaires européens. Le FMI insiste sur la relance budgétaire dans les pays qui en ont les moyens, qui ont les marges de manœuvre, c’est-à-dire dans les pays où la dette est suffisamment faible, et en particulier en Allemagne. La France a une dette proche de 100% du PIB, elle n’a pas les marges de manœuvre nécessaires pour faire une relance budgétaire.

Sentez-vous le gouvernement allemand prêt à faire une relance ?  

Ils ont commencé à le faire. Il y a des projets de baisse des impôts, les investissements publics ont augmenté. Mais il y a aussi un consensus assez large chez les Allemands sur le fait qu’il faut maintenir une dette publique faible compte tenu du vieillissement de la population. C’est un choix politique collectif en Allemagne qu’il faut respecter.

La crise de la dette grecque refait surface. Les Grecs auraient-ils été plus heureux s’ils n’étaient pas entrés dans l’euro ?

Même face aux sacrifices qui ont été demandés au peuple grec, jamais celui-ci n’a voulu sortir de l’euro. Je ne le crois pas que la Grèce n’aurait pas dû entrer dans l’euro. Les problèmes de la Grèce ne sont pas liés à l’appartenance à l’euro : administration déficiente, protection sociale très faible, difficile collecte de l’impôt, économie très spécialisée... Encore une fois, l’euro agit comme un révélateur des forces et faiblesses d’un pays. La Grèce a besoin d’un travail de transformation de ses structures administratives et politiques pour pouvoir prospérer dans l’euro. Les Grecs ne sont pas encore sortis d’affaire, mais il faut saluer les réformes importantes qu’ils ont entreprises.

Et, pour relancer l’économie européenne, ne pourrait-on pas faire baisser la valeur de l’euro face au dollar ?

La BCE a mené une politique monétaire très expansionniste car c’était nécessaire pour recréer de l’inflation et de l’emploi dans la zone euro. La BCE n’a pas d’objectif de taux de change, mais la monnaie unique s’est ajustée en conséquence. Depuis le dernier pic de 2011, l’euro s’est déprécié de près de 30% face au billet vert. L’euro est aujourd’hui à un niveau approprié à la situation de l’économie européenne.

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