Entretien avec Les Échos

Entretien d’Yves Mersch, membre du Directoire de la BCE, accordé à Jean-Philippe Lacour, Les Échos, et publié le 15 novembre 2015

Les Échos – Quelle est votre réaction suite aux attaques terroristes?

Yves Mersch – Nous sommes horrifiés par ce qui s’est passé à Paris. Ces attentats atroces ont tué et blessé des centaines de personnes. Nous adressons aux familles des victimes et à leurs proches notre solidarité, notre compassion, et nos sincères condoléances.

Avant de pouvoir mesurer l’impact de ces évènements, quel est votre diagnostic sur l’économie de la zone euro?

La reprise se poursuit en zone euro, la croissance fait preuve d’une résilience certaine. La demande intérieure est soutenue par la consommation grâce au prix bas du pétrole qui améliore le pouvoir d’achat. Mais l’autre volet de la demande, l’investissement, n’est pas au meilleur niveau. C’est le cas pour l’investissement public, notamment dans les pays qui ont des marges de manœuvre, alors que l’investissement privé est freiné par l’assainissement des bilans. Les pays émergents pèsent quant à eux sur la demande externe. Du côté de l’inflation, une résurgence est attendue au début de l’an prochain, en raison d’effets de base sur les prix énergétiques. Mais les analystes ne devraient pas tant se focaliser sur les données à court terme ou sur certains indices d’anticipations d’inflation. Notre approche est plus holistique. Nous regardons aussi l’inflation sous-jacente, les accélérateurs des pressions inflationnistes comme les phénomènes qui pèsent sur les capacités de fixation des prix, etc.

Les prévisions d’automne émanant de Bruxelles montrent aussi une forme de divergence entre les deux grandes économies, la France et l’Allemagne. Est-ce inquiétant de voir que l’intégration économique ne progresse pas en zone euro?

Oui, car dans une union monétaire, les écarts entre pays ne doivent pas être tels qu’ils rendent la politique monétaire unique moins efficace. Les structures économiques peuvent être différentes, mais il vaut mieux que les cycles soient convergents. C’est pourquoi nous souhaitons que la coopération économique soit renforcée en Europe.

Au lieu de coopérer, l’Europe offre le spectacle de divisions et de tensions. Avec la Grèce, où la situation se retend avec les créanciers, faut-il craindre une nouvelle flambée de la crise vécue en milieu d’année ? Comment réagirait la BCE?

On a exigé de la Grèce un nombre élevé de mesures à adopter en très peu de temps. Le gouvernement grec semble quelquefois avoir encore du mal à traduire le programme agréé en actes. Les ministres des Finances de la zone euro ont confiance dans la parole donnée ; ils sont convaincus que les mesures nécessaires seront prises pour libérer les fonds promis. La BCE n’a pas d’approche politique de la question. Elle obéit à des règles qui sont transparentes et publiques.

Le Portugal plonge de son côté dans une crise politique après le renversement d’un gouvernement d’austérité. Pourrait-il devenir une nouvelle Grèce?

Ces deux pays ne se comparent pas. Chacun a ses propres expériences. À la BCE, nous respectons tous les gouvernements en place, dans la mesure où ils appliquent les engagements pris au nom de leur pays. Cela vaut pour le Portugal comme pour tout autre pays de la zone euro.

La France va-t-elle assez loin dans les réformes?

La France s’est engagée sur la voie des réformes, mais je dois dire que les lois sortant du parcours parlementaire sont souvent éloignées des annonces de départ… Les réformes Macron, par exemple, concernent en fin de compte un nombre de professions bien moins élevé que prévu initialement. Je note que d’autres pays européens appliquant également des réformes, comme l’Italie, mènent des réformes institutionnelles en parallèle aux mesures structurelles.

La situation en zone euro est-elle assez fragile pour justifier de nouvelles interventions de la BCE?

Attendons les nouvelles prévisions macro-économiques à l’horizon 2017 préparées par nos services. Lors de sa dernière réunion d’octobre, le Conseil des gouverneurs de la BCE a été d’accord sur la nécessité de réapprécier, en décembre, le degré d’assouplissement de notre politique monétaire. Nous examinerons l’effet des mesures prises jusqu’ici et nous déciderons s’il y a lieu, ou non, d’en faire plus. La discussion va être très riche et il importe qu’elle soit bien préparée.

C’est le travail effectué en ce moment par plusieurs comités composés de représentants des banques centrales nationales et de la BCE ...

Ces experts étudient toutes les pistes. Il est possible que leurs travaux aboutissent à des préconisations. Mais le Conseil des gouverneurs est souverain et indépendant.

Plusieurs gouverneurs de banques centrales se sont exprimés pour l’adoption de nouvelles mesures …

Certes, mais rien n’est décidé ! La discussion aura lieu au sein du Conseil des gouverneurs, pas sur la place publique.

On imagine que l’une des préconisations pour soutenir la croissance et l’inflation serait d’étendre le programme de rachats d’actifs lancé en mars, le « QE », qui est par nature extensible. Or, le Conseil des gouverneurs paraît divisé sur le sujet …

Le débat est ouvert. Rien n’est encore décidé.

Quelle est alors votre préconisation?

Nous ne sommes pas au bout de nos possibilités. Le « QE » est prévu pour durer jusqu’en septembre 2016, au moins. La politique monétaire est orientée sur le moyen terme. Faisons déjà le bilan du chemin parcouru et de ce qui est encore prévu. Et avisons pour l’avenir au regard de l’efficacité marginale des options qui se présentent à nous. La quantité de titres achetés étant importante, si nous arrêtions le programme du jour au lendemain, cela provoquerait un « effet de falaise », c’est-à-dire une chute brutale de liquidités. Nous devons gérer ledit programme de manière à éviter une telle situation sur les marchés, indépendamment de considérations de pure politique monétaire.

L’autre piste évoquée à Malte concerne la baisse du taux de dépôt sur les liquidités déposées aux guichets de l’Eurosystème. Le niveau négatif de - 0,20 % depuis 2014 devait constituer un plancher. Pourquoi la BCE devrait-elle changer d’avis?

Les taux négatifs, avec lesquels nous n’avons qu’une expérience limitée, ont des conséquences multiples, certaines positives, d’autres moins. Ils exercent, par exemple, leur influence sur le taux de change, lequel, vous le savez bien, n’est pas un objectif de politique monétaire. Mais c’est un canal très important de transmission sur les prix et la croissance. D’autres pays se sont servis de cet instrument, mais ce sont en règle générale des économies plus petites et ouvertes, dans lesquelles le taux de change joue un rôle important.

Il est fort probable que la Réserve Fédérale américaine va relever ses taux en décembre. Cette éventualité a déjà pesé sur le cours de l’euro face au dollar. Est-ce que cela pourrait dispenser la BCE d’agir?

Notre discussion ne dépend pas des décisions de la Fed. Et je vous rappelle que le taux de change n’est pas un objectif de politique monétaire. Notre décision se concentrera sur l’évolution de la situation en Europe, laquelle peut, bien sûr, être influencée par un changement de cap de la Fed. Mais, comme l’orientation des prix du pétrole, c’est un élément que nous ne maîtrisons pas.

La supervision bancaire européenne sous le toit de la BCE a bien réussi ses débuts. Reste à parachever l’union bancaire avec une garantie européenne sur les dépôts. Le « Nein » de l’Allemagne sur le sujet vous préoccupe?

Lorsque l’on a un système unique de supervision des banques, il est logique d’avoir à terme un système de garantie des dépôts qui unifie les conséquences de la défaillance de la surveillance.

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