Entretien avec Les Echos

5 février 2015

Entretien avec Peter Praet, membre du directoire de la BCE,
accordé à Isabelle Couet et Jean-Philippe Lacour le 2 février et publié le 5 février 2015

Le ministre des Finances grec est venu hier à la BCE. Que pensez-vous de ses propositions, quelles sont les marges de négociations ?

La BCE n’est pas partie prenante dans les discussions entre la Grèce et ses créanciers. Nous détenons des obligations d’État grecques, achetées sur le marché secondaire, pour améliorer la transmission de nos décisions de politique monétaire. Mais la position de la BCE est claire : le traité nous interdit de prendre toute décision qui reviendrait à financer un État par la politique monétaire.

Les banques grecques sont-elles en danger ? Quelles sont les conditions pour qu’elles gardent accès au guichet de liquidités de la BCE ?

Les conditions d’accès à la liquidité de la BCE sont claires et publiées sur le site de la BCE accessible à tout le monde. Nous sommes transparents sur nos règles. Si les conditions d’accès ne sont plus réunies, à la BCE d’en tirer les conséquences.

Comment voyez-vous l'avenir de la BCE au sein de la Troïka ?

La BCE a été amenée à assumer un rôle qui a fait subir une forte pression à l’institution. Nous avons pris nos responsabilités pour faire en sorte que notre politique monétaire puisse fonctionner. Il s’agissait de répondre à une carence, l’Europe n’étant pas dotée des institutions adaptées. Mais cela ne signifie pas que nous sommes satisfaits de la situation actuelle.

Économie : l’inflation s’enfonce en territoire négatif (-0,6 %). La BCE a-t-elle échoué dans son mandat ?

Il est vrai que le risque a augmenté d’avoir une inflation trop basse pendant une longue période. Nous avons reporté à plus tard le moment où nous attendons un retour de l'inflation à un taux inférieur à, mais proche de 2 %, à moyen terme, qui est notre objectif de politique monétaire. Et justement pour respecter notre mandat, nous avons pris un certain nombre d’importantes décisions de politique monétaire, notamment notre programme d’achat de titres annoncé en janvier. Si, depuis 2007, la BCE n’avait pas fait ce qu’il fallait, nous connaîtrions aujourd’hui une grande dépression. Ce n’est pas le cas. Le scénario de déflation ne s’est pas concrétisé non plus. Nous n’avons pas cessé d’être vigilants et de prendre les décisions nécessaires.

Lancement du QE : pourquoi est-ce que vous pensez que cet outil va vraiment soutenir l’économie ?

Parce que ce programme arrive au bon moment. Nous observons les premiers signes d’une amélioration des conditions financières dans la zone euro, ce qui laisse penser que le QE pourra porter ses fruits, notamment via le canal du crédit. Les derniers indicateurs relatifs à la masse monétaire montrent qu’on est sans doute à un tournant et qu’on devrait renouer avec une croissance de l’encours de crédit. La dernière enquête auprès des banques traduit, quant à elle, davantage d’optimisme quant à la demande. La consommation donne des signes d’amélioration, profitant de réformes structurelles encourageantes. Autre point positif : nous avons constaté une diminution des taux d’emprunt des PME, particulièrement visible dans les pays les plus fragiles (Portugal, Grèce, Espagne, Irlande et Italie) depuis septembre. Ensuite il y a la baisse de l’euro et le fait que les politiques budgétaires de la zone euro deviennent plus neutres dans leur ensemble. Enfin, la baisse du prix du pétrole et, bien sûr, nos décisions de politique monétaire elles-mêmes contribueront à ce choc d’offre positif. Tout ceci est encourageant.

On pourrait alors vous opposer qu’il n’y avait pas d’urgence à lancer ce programme ?

Si, il fallait absolument agir pour éviter que les anticipations d’inflation ne décrochent. C’était une menace réelle étant donné la chute des cours du pétrole. En lançant le QE maintenant, nous visons à ancrer les anticipations d’inflation.

Mais les indicateurs d’inflation anticipée n’ont pas été stimulés par les annonces de la BCE…

Il faudra un peu de temps, ce qui est normal. Ce n’est pas une science exacte, mais le contexte devrait être favorable, et même si je reste prudent, je suis confiant. Que chacun profite de ce moment pour continuer à s’atteler à la tâche de la relance de la croissance, chacun dans son domaine de compétence

Le QE sera-t-il bon pour les banques ?

On voit que les banques sont désormais un peu en retard dans les conditions d’octroi de prêts par rapport à la demande. Certains affirment que notre programme d’achats d’actifs financiers va encore comprimer leurs marges, alors que certains établissements financiers déplorent déjà une forte pression concurrentielle et se plaignent des contraintes réglementaires. Je remarque cependant que l’annonce du QE a fait grimper les cours boursiers du secteur bancaire. Et il faut surtout avoir en tête que ce secteur bénéficiera forcément de la reprise économique.

Y-a-t-il un risque que les institutions financières résistent et ne vendent pas les obligations qu’elles détiennent à la BCE ?

Les banques peuvent réaliser un gain en capital sur la vente de leurs emprunts d’État et au passage renforcer leurs fonds propres et ainsi renforcer leur capacité d’octroi de crédit. Pour les compagnies d’assurance, c’est plus incertain, en particulier si elles ont déjà utilisé toute leur marge de diversification vers des actifs plus risqués que la dette souveraine.

La BCE est-elle entrée dans une guerre des changes, en lançant un programme qui fait pression sur sa devise ?

Non. Le taux de change n’est pas un objectif de notre politique monétaire. Notre objectif est de maintenir la stabilité des prix dans une perspective de moyen terme. En l’occurrence aujourd’hui éviter que l’inflation reste trop faible trop longtemps. Le niveau de l’euro dépend de nombreux facteurs, dont entre autre des décisions de politique monétaire de la BCE mais aussi des autres pays, en particulier celles de la Fed américaine. Aujourd’hui, il me semble d’ailleurs que le taux de change reflète mieux qu’auparavant la divergence économique qui existe entre les États-Unis et la zone euro.

La BCE a-t-elle brûlé sa dernière cartouche avec le QE ?

Non, la banque centrale pourrait encore agir si cela s'avérait nécessaire. Mais, ne parlons pas de nouvelles mesures alors qu'un dispositif portant sur 60 milliards d'euros d'achats mensuels est sur le point de démarrer et que beaucoup de conditions sont réunies pour qu’il soit efficace.

Êtes-vous satisfait de la solution trouvée concernant le partage des risques ?

Oui, tout à fait. Quoi qu'on en dise, comme les injections de liquidités vont se faire au bon moment et vont profiter à l'économie, le débat sur le partage des pertes devrait rester théorique. Et le plus important aura été d'éviter que ce débat nous paralyse au moment de prendre nos mesures de politique monétaire. Trouver une solution durable sur cette épineuse question est d'un autre ressort. Elle consisterait à mettre en place l'union budgétaire au plan politique, ce qui reste un chantier à venir.

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