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Interview avec De Tijd et L’Echo

28 octobre 2014

Entretien de Peter Praet, membre du directoire de la BCE,
avec Marc Lambrechts et Wouter Vervenne, 28 octobre 2014

La croissance dans la zone euro a sérieusement ralenti. Pourquoi l’économie est-elle aussi faible ? Et quand peut-on attendre une reprise ?

Nous voyons une perte de « momentum ». Ce qui frappe c’est que la croissance s’affaiblit à un stade précoce du cycle de conjoncture. Nous prenons cela très au sérieux, mais nous ne devons pas dramatiser. Notre scénario de base d’une reprise économique progressive est toujours réaliste. Même si les risques ont augmenté et doivent retenir toute notre attention.

L’écart entre les attentes et la réalité lors des récents développements est le plus grand en Allemagne. La croissance française était faible et est restée faible. Les prévisions de croissance pour l’Allemagne ont été abaissées, tant pour 2014 que 2015. Cette faiblesse est une conséquence du ralentissement du commerce avec les pays émergents, de l’impact de la crise ukrainienne et aussi de facteurs techniques comme un plus grand nombre de jours de congé que la normale dans le secteur auto.

Nous ne pouvons pas ignorer cette faiblesse conjoncturelle. C’est une des raisons pour lesquelles nous avons pris des mesures en juin et septembre et assoupli davantage la politique monétaire.

Certains économistes redoutent pourtant une récession. Vous la craignez aussi ?

Non, je ne dirais pas cela. Les indicateurs de confiance suggèrent que la croissance des troisième et quatrième trimestres sera très légèrement positive dans la zone euro. Mais c’est tout de même préoccupant car le « momentum » n’est certainement pas suffisant pour assurer une croissance capable de s’autoalimenter.

Entretemps, l’inflation et les anticipations d’inflation continuent à baisser. Une déflation est-elle possible ?

Le risque de déflation est limité. J’ai quelques difficultés avec les probabilités élevées de déflation (30%) publiées par le Fonds monétaire international pour la zone euro. Nos modèles donnent des chiffres bien plus bas. Mais nous devons rester attentifs. Pendant une longue période de faible inflation, il existe le risque qu’un choc économique cause une inflation négative. Quand on est près de zéro et qu’un nouveau choc se produit , le risque d’une inflation négative n’est sûrement pas inexistant.

La baisse des prix pétroliers renforce les risques de déflation.

C’est un point d’attention, mais ce qui est important ce sont les attentes d’inflation à moyen terme. La baisse des prix pétroliers est-elle temporaire ou durable ? La baisse des prix pétroliers fait baisser l’inflation, mais l’impact dépend aussi du cours de l’euro contre le dollar.

Il est difficile de dire ce qui est la principale cause de la baisse des prix pétroliers: la hausse de l’offre ou la faible demande. Ce serait sans aucun doute négatif si les prix ne baissaient pas face à une faible demande. En réalité l’évolution récente des prix reflète à la fois une offre plus abondante face à un demande plus faible. La baisse des prix pétroliers soutient la croissance mais contribue aussi à faire baisser les attentes d’inflation. C’est donc un “mixed blessing” (une situation mitigée, ndlr).

La BCE va-t-elle prendre des mesures supplémentaires pour doper la croissance et l’inflation ?

Nous avons déjà davantage assoupli la politique monétaire en juin et septembre. Nous ne sommes pas satisfaits du niveau actuel de l’inflation. Nous suivons de près la situation. Nous avons dit très clairement, et c’est neuf, qu’à la suite des mesures prises, le bilan total de la BCE va augmenter de manière appréciable. C’est nécessaire afin de stimuler l’octroi de crédit. Mario Draghi a donné une indication se référant au bilan de 2012, mais ce n’est pas un objectif en soi. Notre objectif n’est pas un total bilantaire déterminé, mais bien l’inflation à moyen terme.

Les mesures seront-elle suffisantes?

Certains observateurs doutent du fait que les mesures actuelles seront suffisantes pour réaliser une hausse importante du total bilantaire. Nous le disons clairement: s’il est nécessaire de combattre le risque d’une période trop longue de faible inflation, le Conseil des gouverneurs est de manière unanime prêt à prendre des mesures non-conventionnelles supplémentaires. Le débat sur la nécessité d’autres mesures n’a pas encore eu lieu.

Quel est votre avis personnel?

Comme toujours, je vais analyser minutieusement les nouvelles informations. Mais il ne peut y avoir de doute: si c’est nécessaire, nous n’hésiterons pas à agir. Aucune mesure n’est exclue. Nous avons deux messages clairs. Nous envisageons une injection importante de liquidités et nous suivons la situation de près.

Que peuvent faire les gouvernements pour stimuler la croissance? La France et l’Allemagne mènent des discussions à ce sujet.

La politique monétaire ne peut pas tout faire. Nous avons besoin d’un paquet cohérent de mesures. La politique monétaire, la politique budgétaire et les réformes structurelles doivent chacune jouer leur rôle. La combinaison n’est pas simple. Si nécessaire, nous ferons davantage en tant que banque centrale, sans hésitation. Mais le politique doit aussi prendre ses responsabilités. Il doit trouver un bon « mix » entre la politique budgétaire et les réformes structurelles.

La France demande une nouvelle fois un report dans le temps afin d’atteindre un déficit budgétaire de 3%.

Je pense que la France doit faire davantage afin d’assainir les finances publiques. Mais compte tenu du fait que les réformes structurelles peuvent avoir à court terme une influence négative sur la croissance, le pacte de stabilité et de croissance permet dans certains cas à certains pays qui entreprennent des réformes d’étaler la réduction de leur déficit budgétaire sur une plus longue période. Le problème c’est que beaucoup de pays ont abusé par le passé de cette flexibilité. Ils n’ont pas assaini suffisamment et n’ont pas réformé leur économie. C’est pourquoi il existe aujourd’hui un problème de crédibilité.

La France est un cas spécial. Ce pays, contrairement à la plupart des pays en crise, a toujours bénéficié de conditions financières favorables, comme de faibles taux d’intérêt à long terme. On ne peut donc pas dire que la France est victime de taux élevés.

Que peut faire l’Allemagne?

L’Allemagne a récemment décidé d’abaisser l’âge de la pension pour certains et d’instaurer un salaire minimum. Les entrepreneurs disent que ces réformes ont un impact négatif sur le climat d’investissement. Il y a même eu jusqu’à récemment une sorte d’autosatisfaction. L’Allemagne doit se poser la question: comment allons-nous rester compétitifs dans les dix prochaines années ? On débat beaucoup aujourd’hui en Allemagne sur les trop faibles investissements.

L’Allemagne dispose d’une certaine marge pour assouplir sa politique budgétaire, sans mettre en danger la stabilité à moyen terme. Elle peut donc utiliser cette marge pour investir davantage.

Ce qui me surprend c’est que les Etats-Unis ont une approche très différente de celle de l’Europe. Certains dirigeants américains disent : « Oubliez dans les circonstances actuelles les réformes structurelles. Il faut seulement soutenir la demande. Il convient de ne pas faire peur aux gens avec des réformes structurelles ». Nous ne pensons pas de cette façon en Europe. C’est un fait qu’aux Etats-Unis, la flexibilité sur les marchés est bien plus grande qu’en Europe.

Que pensez-vous des mesures du nouveau gouvernement belge?

En quelque sorte, maintenant que j’ai un mandat européen, je ne suis plus à proprement parler Belge. En théorie, je parle de manière neutre. Mais personne ne croira que je ne suis plus Belge. Je lis encore des journaux belges, et je suis professionnellement ce qu’il s’y passe. 
Je suis un Européen convaincu. Je regarde la Belgique comme n’importe quel autre pays. La Belgique a utilisé de manière prudente sa faible marge budgétaire. Comme dans les autres pays, il est préférable d’annoncer toutes les réformes au début de la législature et d’ensuite bien les mettre en œuvre.

Quelle est votre évaluation générale des résultats de l’opération menée par la BCE sur les banques? Sont-ils meilleurs ou plus mauvais que vous ne l’attendiez ?

Compte tenu du fait que les banques depuis juillet 2013, dans l’anticipation de la publication des résultats, ont déjà pris des mesures pour plus de 200 milliards d’euros afin de renforcer leur bilan, le résultat est plus ou moins ce que l’on pouvait attendre. Dans le même temps, le test n’est qu’une très bonne première étape et ses résultats seront pris en compte dans la supervision bancaire au jour le jour qui sera exercée par la BCE dès le 4 novembre.

Ces tests seront-ils suffisants pour restaurer la confiance dans le monde bancaire ? Les tests étaient-ils assez sévères? L’inflation en 2014 est bien plus faible que décrite dans les hypothèses du scénario défavorable et le scénario de déflation n’a pas été testé.

Un scénario de déflation ne fait pas partie explicitement des tests et nous ne nous attendons pas à un tel scenario. Mais le scénario défavorable (« adverse scenario ») du stress test inclut une inflation très proche de zéro (par exemple 0,3% en 2016). La chose la plus importante est que la série de chocs inclus dans le scénario adverse mène à une perte en capital de 263 milliards d’euros, un montant très significatif. Mais l’exercice ne doit pas être vu comme une évaluation de tout risque imaginable auquel une banque peut faire face. Si cela était possible, cela rendrait la supervision bancaire au jour le jour largement superflue. L’exercice n’est certainement pas à un substitut à la supervision au jour le jour de la BCE.

Peut-on attendre rapidement des suites du test mené sur les banques? Quand cela aura-t-il un impact sur l’octroi de crédit et la croissance économique ?

Le test en tant que tel n’est pas suffisant pour relancer l’octroi de crédit, mais c’est une condition minimum. Le test, accompagné des mesures déjà prises par les banques au niveau bilantaire, devrait avoir un impact sur l’octroi de crédit dans la zone euro et donc soutenir la reprise économique. Ceci dans la mesure où les banques pourront avoir un financement plus aisé, vu que les investisseurs disposent d’une image plus claire du secteur et que la transparence a été améliorée.

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