Interview Les Echos

15 juillet 2014

Peter Praet, membre du directoire de la BCE,
JP.Lacour, I.Couet, C.Chatignoux, G.Maujean,
15 juillet 2014

Quel diagnostic faites- vous de la santé de la zone euro ?

La croissance redémarre mais c’est une reprise modeste, fragile où les risques sont toujours très présents. Les derniers chiffres sont globalement conformes à notre scénario officiel. J’avais espéré un renforcement de la dynamique mais pour l’instant, cela ne se produit pas. L’activité est davantage tirée par la demande interne que par les exportations qui sont moins vigoureuses qu’avant la crise.

Considérez- vous que les économies ont cessé de diverger ?

On constate que les indicateurs de confiance se sont nettement redressés dans les pays le plus touchés par la crise. En Espagne, notamment, où les prévisions de croissance vont être révisées à la hausse. Dans d’autres pays, le diagnostic est plus nuancé, notamment en France, où le rythme de la reprise est décevant. L’Hexagone a pourtant bénéficié tout au long de la crise de conditions de financement très favorables à la différence de l’Italie par exemple.

Les PME se plaignent de ne pas obtenir les financements dont elles ont besoin…

Les conditions financières ont été bonnes surtout pour les grandes entreprises qui ont accès aux marchés financiers (emprunts obligataires), c’est vrai. En période de récession, les financements se raréfient davantage pour les PME. C’est vrai en France comme ailleurs. La Banque centrale a réagi en baissant les taux à plusieurs reprises et jusqu’à des niveaux très bas. Mais les chiffres montrent toutefois que si la dynamique de crédit est globalement négative en moyenne dans la zone euro, elle est positive en France.

Quels sont les freins à la croissance ?

La politique monétaire ne peut pas tout faire. La France a été touchée par le ralentissement de la croissance de ses voisins. Mais fondamentalement, c’est l’investissement qui pose un problème particulièrement aigu. Un autre facteur est la faiblesse relative de la capacité d’exporter. Dans la presse allemande, on lit tous les jours des nouvelles sur les succès de PME à l’export. En France, on a un paysage industriel resserré autour d’un petit nombre de très grandes entreprises exportatrices. Il me semble que le pays a trop tendance à attendre la reprise de ses partenaires commerciaux. Toutefois, les signaux récents sont encourageants mais il est urgent d’agir. On est encore en période d’ajustement des bilans qui pèse sur la croissance et crée un climat d’incertitude. Il faut rétablir la confiance pour permettre une reprise de l’investissement, notamment par des annonces claires. Le ministre des finances parlait récemment de la ‘’bonne finance’’. J’ajouterais, la bonne finance ne peut rien si les fondamentaux ne sont pas bons.

Sur quels leviers faut-il agir ?

Il faut, je pense, cibler les réformes prioritaires dans un certain nombre de pays pour augmenter le potentiel de croissance. Par exemple en Italie, l’accent est mis sur le cadre judiciaire pour assurer la sécurité des relations entre les créanciers et les débiteurs ainsi que sur la réforme du Sénat qui doit améliorer la prise de décisions. On peut également prendre des mesures concernant le marché du travail, comme cela a été fait en Espagne il y a deux ans et demi et ou on voit l’impact maintenant. Ce qui est important c’est de tenir ses engagements. Des réformes promises ont trop souvent été retardées ou même jamais été mise en œuvre.

Pour vous la question d’une flexibilité accrue du pacte de stabilité ne se pose donc pas ?

Le pacte de stabilité offre suffisamment de flexibilité pour prendre en compte le coût à court terme des réformes structurelles. Toutefois, il ne faut pas dévier au point d’en perdre sa crédibilité.

Contrairement à la croissance, les chiffres de l’inflation ne sont pas conformes à vos scénarios. Comment l’expliquez-vous ?

Nous avons en effet dû revoir de manière importante notre projection d’inflation pour l’année 2014, en la passant d’1,1% à 0,7% entre décembre 2013 et aujourd’hui. La faible hausse des prix n’est plus seulement justifiée par des ajustements dans certains pays de la zone euro et une baisse des prix de l’énergie et de l’alimentation. Normalement, cette baisse aurait de quoi soutenir le pouvoir d’achat et donc la demande domestique. Mais la demande est restée faible y compris dans les plus grandes économies de la zone euro.

En quoi tout cela gêne-t-il la BCE ?

Avec des taux d’inflation mois après mois trop bas, notre zone de confort pour atteindre le niveau de hausse des prix proche de 2% visée sur le moyen terme s’est réduite. En face de ce risque, nous nous devions d’agir comme nous l’avons fait en juin.

Les acteurs en zone euro anticipent-ils déjà une inflation éloignée de vos objectifs sur le moyen terme ?

Les attentes restent bien ancrées sur le moyen terme. Et si vous me demandez à propos de la probabilité de voir un scénario de déflation devenir réalité, je vous répondrais que ce risque-là demeure très faible en zone euro. Il n’en est pas moins vrai que les risques d’une période prolongée de faible inflation ont été identifiés par la BCE. Cela nous a conduits à adapter notre communication, qui repose sur l’intention de maintenir les taux bas sur une période prolongée.

En raison de la faiblesse de l’inflation, les investisseurs anticipent le lancement d’un QE d’ici à la fin de l’année. Ont-ils tort ?

Notre nouveau programme de prêts de liquidités à long terme (TLTRO), qui débutera en septembre, va notamment permettre aux banques de faire face à leurs importants besoins de refinancement obligataire. Du coup, non seulement les banques seront encouragées à prêter plus et à des conditions plus favorables mais elles lèveront également moins sur les marchés et ce seront autant de liquidités rendues aux investisseurs, qu’ils pourront utiliser pour acheter d’autres actifs.

Il ne faut donc pas s’attendre à un vrai QE ?

Nous avons lancé un paquet de mesures le mois dernier, qui sera activé en septembre puis en décembre, avant d’être renouvelé sur une base trimestrielle. A moins de circonstances nouvelles, il faudra se donner le temps d’en mesurer les effets.

Quand on parle d’achats d’actifs de grande ampleur, de quels actifs parle-t-on exactement ?

Pour être vraiment efficace, compte tenu de l’étroitesse du marché des capitaux privés en Europe, ce type de programme devrait surtout concerner les emprunts d’Etat.

Le nouveau prêt de très long terme aux banques est conditionné à l’octroi de crédit. Ne pensez-vous pas qu’elles vont l’utiliser pour acheter des obligations souveraines comme par le passé?

Elles pourraient le faire pour placer temporairement leurs liquidités avant de trouver une destination définitive. Les établissements bancaires sont conscients qu’il ne faut pas être trop exposé à la dette souveraine. Le lien entre banque et Etat, à l’origine de la crise de dette souveraine, est désormais surveillé attentivement.

L’euro n’a pas vraiment baissé malgré la baisse des taux directeurs. Est-ce un sujet de préoccupation pour vous ?

Nous avons vu que suite aux nouvelles mesures, une tendance persistante à l’appréciation s’est arrêtée. Nous sommes confiants que quand les nouvelles mesures seront mises en œuvre, elles renforceront une politique monétaire accommodante dont la zone euro a besoin, contrairement à d’autres importantes zones monétaires, qui sont à un tout autre stade dans le cycle conjoncturel. Et ce rééquilibrage devrait se refléter avec le temps dans la valeur externe de l’euro.

Une banque portugaise a provoqué des turbulences sur les marchés européens. La zone euro et ses banques restent un sujet d’inquiétude malgré tous les pare-feux mis en place ?

L’Union bancaire que la Banque centrale européenne prépare activement renforcera la confiance dans les banques de la zone euro.

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