Interview avec L'Express

11 octobre 2011

Jean-Claude Trichet, Président de la BCE,
conduit par Corinne Lhaïk et Benjamin Masse Stamberger le 5 octobre 2011 et publié le 11 octobre 2011

Vous dirigez la Banque centrale européenne (BCE) depuis huit ans, de quoi êtes-vous le plus fier?

D’abord d’avoir donné la stabilité des prix à 332 millions d’Européens, comme cela nous avait été demandé par les démocraties européennes et confirmé constamment par les peuples européens dans toutes les enquêtes d’opinion, et particulièrement par les plus vulnérables et les plus démunis parmi nos concitoyens. C’est notre mandat premier selon le Traité : nous avons rempli notre contrat au cours des 13 premières années et nous sommes crédibles pour assurer la stabilité des prix pour les 10 prochaines années. Ensuite, avoir maintenu le cap de l’unité européenne dans les circonstances extrêmement difficiles créées par la crise économique et financière la plus grave depuis la deuxieme guerre mondiale. Nous avons, à la Banque centrale européenne et dans tout l’Eurosystème,en France à la Banque de France, un remarquable esprit d’équipe européen. Je rencontre un tel état d’esprit au Parlement européen qui me demande régulièrement d’expliquer notre politique monétaire et avec lequel les rapports sont étroits et confiants. J’avais indiqué, dès ma première audition devant le Parlement européen, il y a huit ans, que le Pacte de stabilité et de croissance était absolument essentiel. Maintenant, évidemment, cette démonstration n’est plus à faire parce que l’on voit où le laxisme budgétaire de certains et l’absence de surveillance de la part de tous nous a menés. Enfin, le Conseil des gouverneurs de la BCE s’est toujours efforcé d’être aussi lucide que possible. Il a recommandé la plus grande prudence en matière de gestion des risques financiers bien avant le début des turbulences financières.

En fait, vous avez raison, mais vous n’êtes pas écouté ?

Nous donnons notre avis. Parfois il est suivi, parfois il ne l’est pas. En tout état de cause, nous ne pouvons pas nous substituer aux gouvernements pas plus qu’au secteur privé. Chacun est appelé, particulièrement dans des periodes si difficiles, à être à la hauteur des défis qui nous sont lancés.

Et de quoi êtes-vous le moins content ?

Le plus grand défi de la période, c’est évidemment la crise, la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle aurait pu être la plus grave depuis celle de 1929 si des décisions rapides, très importantes, et souvent audacieuses, n’avaient pas été prises, d’abord par les banques centrales qui sont en première ligne mais dont les moyens sont nécessairement limités, et par les gouvernements des pays avancés dans le monde entier.

Ne regrettez-vous pas, par exemple, la hausse des taux de juillet 2008 ou celle de début 2011, jugées prématurées par certains ?

Nous prenons nos décisions de taux d’intérêt pour donner la stabilité des prix à nos concitoyens sur le moyen et long terme. Sur les treize premières années de l’euro, nous avons eu 2,0 % d’inflation moyenne annuelle. Au moment de la création de l’euro, nous avons donné notre définition de la stabilité des prix : une hausse de moins de 2% mais proche de 2 %. Malgré les chocs pétroliers, la hausse des prix de l’énergie et des matières premières. C’est le meilleur résultat depuis cinquante ans dans les grands pays européens. Un tel résultat ne s’obtient pas par hasard, particulièrement si je remarque que les observateurs nous donnent la même stabilité sur les dix prochaines années. Mais naturellement, cette stabilité des prix est une condition nécessaire, de la croissance durable et de la création d’emplois. Mais elle n’est pas suffisante à elle seule. Dans chaque pays, la sagesse budgétaire, le niveau de la compétitivité et des évolutions des coûts de production, les reformes structurelles sont autant d’autres conditions indispensables. Mais au total, sur l’ensemble de la zone euro, nous avons créé environ quatorze millions d’emploi en 13 ans, contre huit millions aux Etats-Unis. Il reste beaucoup à faire pour arriver au plein emploi et cela demande un renforcement de la compétitivité des Européens.

Où en est la zone euro aujourd’hui ?

Elle est touchée par une crise qui est évidemment mondiale. Alors que les Etats-Unis étaient l’épicentre de la crise financière en 2008, cette fois, l’Europe est plus particulièrement touchée par la crise des risques souverains. Pourtant, en considérant la zone euro dans son ensemble notre situation est objectivement meilleure que celle du Japon et des Etats-Unis : nous aurons probablement, à la fin de l’année, un déficit public moyen de 4,5 % du produit intérieur brut ( PIB) contre 10 % dans ces deux pays. Mais certains pays de la zone euro sont particulièrement vulnérables. Il faut tout faire pour corriger ces situations : renforcer formidablement la gouvernance de la zone euro _ notamment en matière de politique budgétaire, de surveillance des indicateurs de compétitivité et des déséquilibres internes à la zone euro. Il faut aussi gérer de manière optimale la crise présente. Nous demandons que tous les engagements qui ont été pris par les différents gouvernements _ et pas seulement par la Grèce _ soient rigoureusement honorés.

Peut-on éviter un défaut de la Grèce ?

Un ajustement très important est nécessaire en Grèce pour corriger les erreurs du passé et préparer l’avenir dans l’intérêt supérieur du pays, dans l’intérêt de la croissance et de la création d’emploi durable. Les engagements pris par la Grèce et ceux pris par l’ensemble des pays européens le 21 juillet dernier doivent permettre d’éviter l’hypothèse que vous évoquez, contre laquelle nous avons toujours mis en garde les gouvernements.

Fallait-il laisser entrer la Grèce dans la zone euro ?

Le passé n’a plus d’intérêt. Aujourd’hui ce qui compte c’est de mettre en œuvre, rigoureusement et rapidement les décisions prises par le gouvernement grec et par les autres gouvernements.

Qu’auraient dû faire les gouvernements pour éviter que la crise ne devienne aussi dramatique ?

Respecter strictement les règles de la zone euro. Sans fédération politique, ni budget fédéral, il était indispensable d’avoir une surveillance très attentive, rigoureuse, permanente, tout particulièrement des politiques budgétaires. Les Etats n’ont pas respecté les règles du Pacte de stabilité et de croissance qu’ils s’étaient fixées eux mêmes. A la BCE, nous avons toujours été extrêmement fermes sur ce point. Je pense notamment aux positions de la France, de l’Allemagne et de l’Italie, en 2004 et 2005. Pour s’éviter d’être eux-mêmes soumis à une surveillance rigoureuse, ils ont eu l’idée d’affaiblir le Pacte de stabilité et de croissance. Ils ont non seulement affaibli la lettre du Pacte mais aussi considérablement affaibli l’ « esprit » de son application. C’est pourquoi je me félicite du changement très important, qui vient d’être décidé par le Conseil et le Parlement européen concernant la gouvernance européenne _ le Pacte de stabilité considérablement renforcé, une surveillance attentive des déséquilibres et des indicateurs de compétitivité. J’ajoute que les observateurs et les marchés, eux-mêmes, ont fait preuve de myopie : longtemps, avant la crise de 2008-2009, la Grèce a emprunté au même taux d’intérêt que l’Allemagne !

Faut-il augmenter les moyens du Fonds européen de stabilité financière (FESF)? Cela devrait-il se faire avec l’aide de la BCE ?

D’abord, il faut que les 17 pays de la zone euro ratifient tous l’accord du 21 juillet qui prévoit une extension du champ d’action de ce fonds. Au moment où je parle, ce n’est pas encore le cas. Ensuite, les _ Etats doivent se tenir prêts à réagir,à appliquer complètement la flexibilité qui est contenue dans leurs accords du 21 juillet. Ils doivent être capables d’augmenter l’efficacité du Fonds de stabilité en ayant recours à un effet de « levier »

Et le rôle éventuel de la BCE ?

Nous faisons beaucoup. Mais nous ne pouvons et ne devons pas nous substituer aux Etats eux-mêmes. Chacun sait, qu’en dernière analyse, ce sont les Etats qui ont la capacité de convaincre l’ensemble des participants du marché et de préserver ou de rétablir la stabilité financière.

Cet été, et de manière exceptionnelle, vous vous êtes mis en colère quand les Allemands vous ont reproché d’être laxiste. Le regrettez-vous ?

Non ! Je ne me mets jamais en colère… J’explique, inlassablement, ce que décide le Conseil des gouverneurs et ce qui est appliqué par l’ensemble des banques centrales de l’Eurosystème. Et le concept « les Allemands » n’existe pas plus que le concept « Les Français », fort heureusement. Tous les Européens vivent dans de grandes démocraties, qui sont aussi des démocraties d’opinion avec un débat public permanent, parfaitement légitime. Nous sommes nous-mêmes une institution totalement indépendante qui, selon le Traité, ne peut recevoir ni solliciter d’instructions de personne. Lors de mes conférences de presse, j’ai toujours souligné notre fidélité à notre mandat premier donné par nos démocraties politiques : assurer à 332 millions d’Européens la stabilité des prix. Je souligne aussi que depuis le début de la crise financière la transmission de nos décisions de taux d’intérêt à l’ensemble de la zone euro n’est pas assurée convenablement. C’est une réalité tres désagréable mais qu’il ne serait pas responsable de nier. Voilà pourquoi nous avons pris des mesures dites non conventionnelles [décisions exceptionnelles qui ne font pas partie des instruments traditionnels des banques centrales]. Par exemple, le fait que nous donnions aux banques la possibilité de se refinancer – autant qu’elles le jugent nécessaire pourvu qu’elles aient les garanties appropriées - à taux fixe, ce qui est de loin l’initiative la plus importante. Tout ce que nous faisons est destiné à améliorer la transmission de notre politique monétaire à l’économie, y compris dans les circonstances exceptionnelles qui sont les nôtres aujourd’hui . J’ai aussi indiqué que si la taille de notre bilan avait augmenté de 77 % depuis le début de la crise mondiale _ce qui n’est pas négligeable en effet -_ pour la Fed [la banque centrale américaine] l’augmentation est de 226% .

Qu’en Allemagne on vous traite de laxiste fait sourire en France, où Edouard Carmignac (1), un gestionnaire de patrimoine, vient de vous adresser une ultime supplique : baissez les taux à zéro et annoncez que vous êtes prêt à acquérir sans limite la dette des pays européens en difficulté!

L’opinion publique ne me traite pas de « laxiste» en Allemagne !. Ce serait difficile quand l’euro a mieux conservé sa valeur que les monnaies nationales depuis 50 ans. Et je ne pense pas que l’opinion me traite aujourd’hui, après les durs enseignements de la crise, d’ « Ultra orthodoxe » en France. Il ya naturellement des voix diverses dans toutes les démocraties d’opinion, en France comme en Allemagne, et comme dans les 15 autres pays de la zone euro. Comme nous sommes une institution dont les responsabilités sont considérables en Europe et comme nous sommes l’une des deux plus importantes institutions monétaires dans le monde au sein des pays industrialisés, il est normal qu’il y ait des critiques aussi bien que des soutiens.

Du fait de votre parcours, avez-vous le sentiment d’avoir joué un rôle particulier dans les politiques économiques française et européenne ?
J’ai eu la grande chance d’être associé à une entreprise historique, celle de la modernisation de l’économie française et de l’ensemble des autres économies européennes dans le contexte de l’approfondissement de l’unité européenne. J’ai été associé à ce renforcement de la construction européenne pendant plus de 30 ans. J’étais conseiller du Président Valéry Giscard d’Estaing lorsqu’il a lancé, avec le Chancelier Helmut Schmidt, le Système monétaire européen avec son mécanisme de change. Puis, j’ai eu la responsabilité de négocier le Traité de Maastricht, nous menant à la création de l’euro, et ensuite, la responsabilité de conduire la Banque de France, devenue indépendante, puis la Banque centrale européenne depuis 2003. Ces responsabilités successives m’ont profondément convaincu que la paix, la prospérité et la stabilité de notre continent, reposent très profondément sur le renforcement de notre unité européenne. Ce serait une grave erreur que de les considérer commes des acquits pour toujours…

N’avez-vous pas le sentiment d’avoir « trichétisé » la classe dirigeante française?

La construction européenne a toujours été une entreprise historique simultanément multinationale et multi partisane. Dans tous les pays, les sensibilités modérées ainsi que socialistes ou sociales-démocrates, de gauche et de droite, ont adhéré profondément à la construction européenne. Cela a été le cas en France, comme dans les autres pays européens et cela depuis le discours de Robert Schumann il y a 60 ans. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu débat dans toutes nos démocraties mais ce débat a pris place largement au sein de chacune des grandes sensibilités.

Dans le tome II de ses mémoires, Le temps présidentiel, Nil, Jacques Chirac dit de vous : « Jean-Claude Trichet est un frileux, un prudent. Il a peur de son homologue allemand, Hans Tietmeyer. Pour lui, le président de la République ne compte pas. » Que lui répondez vous ?

Je n’ai pas encore lu les Mémoires du Président Chirac. Soyez sûre que je vais les lire avec beaucoup d’attention. En tout état de cause, après le changement de notre Constitution et apres la nouvelle loi sur la Banque de France, celle-ci ne puvait ni recevoir, ni solliciter d’instructions du gouvernement, - pas plus que la Banque centrale européenne et toutes les banques centrales nationales aujourd’hui.

Avez-vous le sentiment que la France n’a pas fait assez de réformes ou qu’elle les a mal faites ?

Tous les pays européens sans exception ont un potentiel de croissance qui reste insuffisant, comparé à celui des pays émergents et des meilleurs pays avancés faute de réformes structurelles.

Vous ne voyez donc pas de spécificité au retard français ?

C’est un phénomène malheureusement général en Europe. Mais je peux vous donner un exemple, parmi beaucoup d’autres, qui me parait parlant. C’est le problème du marché unique des services en Europe. Nous avons beaucoup de mal à achever l’ambition initiale des pères fondateurs de l’Europe, celle du grand marché commun de l’economie. Au début, les services ne représentaient qu’une fraction modeste de l’économie. Aujourd’hui ils en représentent la majorité. Et nous sommes très très loin d’avoir un marché commun des services. Les résistances sont extrêmement fortes. Le maintien des situations acquises s’explique. Mais cela se fait au détriment de la croissance de l’ensemble de l’economie.

A la lumière de votre expérience, quels conseils amicaux pourriez- vous donner à votre successeur ?

Je n’ai pas de conseils à lui donner. Il participe au Conseil des gouverneurs depuis très longtemps, il a pris part à toutes nos décisions collégiales. Je suis convaincu qu’il assumera très bien ces responsabilités qui sont à la fois si importantes et si exigeantes.

François Baroin, le ministre français de l’Economie, voudrait vous confier un nouveau job, une mission au sein de la zone euro.

Je ne vois pas de quoi vous parlez. Je n’ai pris aucune décision sur ce que je ferai après la fin de mon mandat. Mes fonctions sont extraordinairement prenantes et au cours des quatre semaines qui viennent je m’y consacrerai exclusivement.

Qu’avez vous envie de faire le Ier novembre que vous n’avez pas le temps de faire actuellement?

Beaucoup lire, méditer sur le cours présent de l’histoire européenne et consacrer plus de temps à mes quatre petites filles, Eléonore, Diane, Anna et Marie.

(1) Page de publicité parue dans Le Monde du 6 octobre.

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