Entretien avec Radio Classique

Entretien avec Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE, accordé à Nicolas Pierron, le 23 janvier 2017

Bonjour Benoît Cœuré

Cœuré : Bonjour

Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, fait l’objet d’une enquête ouverte par le médiateur de l’Union européenne, elle fait suite à la plainte d’une ONG. Elle soupçonne Mario Draghi de confier les informations privilégiées au secteur privé dans le cadre d’un forum baptisé G30. Que répondez-vous à ces accusations ?

Cœuré : Le simple fait que ces questions soient posées montre qu’on est transparent, puisque toutes les réunions des membres du directoire de la BCE avec des représentants du secteur privé, banquiers ou pas banquiers, sont publiques. D’ailleurs moi, mon calendrier, mon agenda, est tous les mois sur le site de la BCE. Alors ensuite sur le fond, il faut bien que dans la réflexion pour comprendre ce qu’il se passe dans l’économie, il faut que nous voyions des acteurs du secteur privé, y compris des banquiers. Simplement, il faut le faire de manière transparente, ce qui est le cas dans le cadre du G30.

Donc ça n’ira pas plus loin ?

Cœuré : La médiatrice de l’Union européenne s’en est saisie, elle fait son travail, et on verra ce qu’elle a à dire. Mais la même médiatrice, Madame O’Reilly, avait reconnu que la BCE avait fait des progrès importants dans sa transparence et dans sa politique de communication, notamment par la publication des comptes rendus des décisions du conseil des gouverneurs et aussi, comme je le disais, par la publication de nos calendriers. Donc la BCE a fait de gros efforts pour être plus transparente et pour que ses contacts avec le secteur privé soient publics. Il n’y a pas de fierté à en tirer, c’est tout à fait normal.

Donald Trump a prêté serment vendredi aux États-Unis. Son programme inclut une importante relance budgétaire qui pousse déjà les taux d’intérêt à la hausse aux États-Unis, les taux obligataires. Est-ce que ça aura un impact pour l’Europe ?

Cœuré : Il est sans doute trop tôt pour juger les décisions de la nouvelle administration puisque ça ne fait que commencer, mais moi j’en tirerais deux conclusions : la première c’est qu’il est très important pour nous que les conditions financières dans la zone euro restent adaptées à l’économie de la zone euro, c’est-à-dire qu’on puisse protéger la zone euro de chocs financiers venant de l’extérieur. Par exemple, la remontée des taux d’intérêt à long terme que l’on observe depuis la fin de l’an dernier a eu un impact assez limité sur la zone euro, grâce à notre politique monétaire. Donc on sera attentif à ce que les conditions financières soient appropriées à l’état de notre économie. Et la deuxième conclusion, qui est plus générale, plus politique si vous voulez, c’est qu’on est dans un monde plein d’incertitudes (économiques, politiques), on a besoin d’un cadre de coopération internationale. Donc quelles que soient les décisions de Monsieur Trump et de son administration, ce que nous souhaitons c’est que ce soit analysé, discuté dans un cadre international, et notamment dans le cadre du G20 qui est vraiment l’endroit où ces discussions doivent avoir lieu.

Vous n’êtes tout de même pas inquiet, Benoît Cœuré, des mesures à caractère protectionniste que prévoirait Donald Trump dans les mois, les années à venir ?

Cœuré : Là encore, on ne sait pas, il est trop tôt pour savoir ce qu’il va faire exactement, mais le protectionnisme, en ce moment c’est clairement une mauvaise idée. On est dans un monde où ce qui compte pour assurer la prospérité c’est la productivité, c’est l’innovation (la production d’innovation, la diffusion de l’innovation), et on peut difficilement imaginer qu’un monde où on ferme les frontières, aussi bien pour les biens que pour le capital, et aussi pour les mouvements de personnes, on peut difficilement imaginer que ce monde-là soit favorable à l’innovation. Donc c’est une mauvaise idée économiquement, oui.

Le protectionnisme est une mauvaise idée. L’inflation fait aussi son retour en Europe, mais la Banque centrale européenne refuse pour le moment de relever ses taux d’intérêt. Pour quelle raison ?

Cœuré : L’inflation augmente, mais elle augmente pour une raison qui est très simple et facile à identifier, qui est la hausse des prix des matières premières, ou plutôt la fin d’une période de baisse extrême des matières premières. Donc notre travail c’est de comprendre dans quelle mesure cette hausse du prix des matières premières et de l’alimentation va se transmettre durablement à l’inflation. Pour l’instant ce n’est pas le cas. C’est quelque chose qu’on regarde, qu’on va regarder avec attention dans les mois qui viennent. Mais pour l’instant cette hausse est transitoire et donc ne justifie pas de mettre fin à la politique, notamment d’assouplissement quantitatif, que mène la Banque centrale européenne.

C’est-à-dire des taux très bas, quasiment à zéro, et des injections de liquidités via les marchés, via le rachat d’actifs sur les marchés.

Cœuré : Voilà, alors ce jour viendra, le jour où on aura cette discussion viendra, et d’ailleurs je le souhaite parce que ça sera le signe que l’économie va mieux, mais aujourd’hui c’est encore un peu trop tôt.

Ce sera quand ? 2018 ?

Cœuré : C’est une discussion qu’on aura en fonction des indicateurs économiques. Vous savez nous on est des gens très pragmatiques, on regarde les chiffres et donc on regardera la manière dont l’inflation se transmet à ce qu’on appelle l’inflation sous-jacente, et aussi la manière dont l’inflation se transmet aux salaires, c’est-à-dire on verra si les négociations salariales prennent en compte la hausse des prix. Pour l’instant ça n’a pas vraiment été le cas.

En tout cas, ça ne sera pas en 2017, pas de relèvement des taux d’intérêt de la Banque centrale européenne en 2017.

Cœuré : C’est quelque chose qu’on regardera en fonction des indicateurs économiques, désolé de vous décevoir.

Benoît Cœuré, l’Allemagne, elle, s’impatiente. On parle d’une inflation qui pourrait dépasser les 2 % en rythme annuel outre-Rhin dès cette année. Une inflation qui nuit aux épargnants allemands. Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances, demande à la BCE d’agir dès cette année. Qu’est-ce que vous lui répondez ?

Cœuré : D’abord, s’agissant de Monsieur Schäuble, il a toujours été très respectueux des traités et de l’indépendance de la Banque centrale, donc je n’ai pas tellement d’inquiétudes de ce côté-là. Et d’une manière générale, les Allemands comprennent très bien que la Banque centrale européenne a un mandat qui est l’inflation dans la zone euro. Que l’inflation dans la zone euro revienne vers 2 % ils le comprennent et je crois qu’ils comprennent aussi qu’avoir une économie forte dans la zone euro est dans l’intérêt de l’Allemagne. Et c’est à ça que nous travaillons.

Est-ce que cette rupture, cette différence en tout cas entre l’Allemagne et le reste de la zone euro en termes d’inflation, n’illustre pas l’incapacité d’une politique monétaire à agir face à une zone monétaire qui reste hétérogène, la zone euro ?

Cœuré : Ça c’est tout à fait vrai, c’est tout à fait vrai, c’est un problème qu’on a eu d’ailleurs avant la crise financière avec de fortes divergences des coûts salariaux dans la zone euro, que d’ailleurs la Banque centrale à l’époque, par la voix de Jean-Claude Trichet, dénonçait (sans grand résultat, mais qu’on avait dénoncé). On ne peut bien travailler en tant que banque centrale que si les économies de la zone euro sont suffisamment proches les unes des autres. Il faut de la convergence dans la zone euro pour que la politique monétaire fonctionne bien, mais aussi si on veut poser les étapes d’un renforcement futur de la zone euro, parce qu’il faut que les différents États membres aient confiance les uns dans les autres, et pour ça il faut que leurs économies soient à des points comparables. Ça s’applique aussi à la France d’ailleurs.

Et ça implique quoi pour la France cette convergence dont vous parlez ?

Cœuré : Aujourd’hui la croissance française reprend mais elle reste inférieure à celle de l’Allemagne et à celle de la zone euro, donc il faut continuer les réformes en France pour consolider la croissance. Et c’est ça qui permettra à la voix de la France de se faire entendre dans la zone euro.

C’est quoi les réformes ?

Cœuré : Je ne vais pas rentrer dans un débat qui maintenant est un débat électoral. Les réformes c’est…

Est-ce qu’il faut imiter ce qu’a fait l’Allemagne pendant une décennie, une modération salariale et en parallèle un assouplissement du marché du travail ?

Cœuré : Oui, il faut un marché du travail qui fonctionne de manière plus flexible, mais il faut aussi des politiques de productivité, d’innovation et de renforcement de l’éducation, notamment de l’éducation supérieure, pour que la France reste à la pointe de l’innovation.

Et est-ce que l’Allemagne, de son côté, doit elle aussi faire des efforts ?

Cœuré : Oui, l’Allemagne a fait beaucoup de réformes par le passé dont elle bénéficie aujourd’hui, mais elle a des perspectives démographiques qui sont plus difficiles que celles de la France, donc il faut qu’elle continue elle-même les réformes, et notamment qu’elle investisse.

Dernière question, sur le déficit budgétaire, est-ce qu’il faut que l’Europe soit plus tolérante vis-à-vis du sacro-saint objectif de 3 % ?

Cœuré : Je ne crois pas que ce soit une question vis-à-vis de l’Europe, d’ailleurs la France est au-dessus de 3 % depuis maintenant de très nombreuses années, donc ça prouve bien que le problème n’est pas tellement avec l’Europe, et ça prouve aussi qu’il n’y a pas eu vraiment d’austérité en France. La France est aujourd’hui, en 2017, à la limite de pouvoir passer en-dessous de 3 %.

Elle va y parvenir selon vous ?

Cœuré : Elle peut y parvenir, ça dépendra des politiques du nouveau gouvernement, je pense qu’il est important qu’elle y parvienne et je suis préoccupé d’ailleurs des déclarations des différents candidats, de gauche ou de droite, ce n’est pas une question de politique, qui envisagent de rebondir et de retourner au-dessus de 3 %. Parce que qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie que la dette publique de la France va continuer à croître et moi, en tant que contribuable français (car je suis aussi un contribuable français), je ne souhaite pas que la dette de la France aille à 120 ou 130 % du PIB.

Merci Benoît Cœuré, membre du directoire de la Banque centrale européenne, invité de l’économie ce matin de radio classique.

Cœuré : Merci.

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