Entretien avec Le Monde

Entretien de Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE, accordé à Marie Charrel, le 27 juin 2016, et publié le 1er juillet 2016

La victoire du Brexit au référendum du 23 juin met-elle en péril la construction européenne ?

Non je ne le crois pas. Le vote britannique interpelle l’Europe, bien sûr, mais lisons le d’abord pour ce qu’il est, c'est à dire une décision du peuple britannique. A lui d’en tirer, le premier, les conséquences et cela prendra du temps.

Cela met néanmoins en lumière des dysfonctionnements de l’Union Européenne. Comment y remédier ?

Soyons réalistes. L’urgence aujourd’hui est de clarifier le calendrier et la méthode, car une incertitude prolongée aurait un coût économique d’abord pour le Royaume-Uni mais aussi pour l’Union Européenne.

Il est également essentiel que les réactions soient guidées par l’intérêt collectif de l’Europe et non par des intérêts nationaux ou catégoriels. Par exemple, savoir à qui profiteraient d’éventuelles délocalisations d’activités financières britanniques n’est pas pour moi la question la plus brûlante.

Enfin, il ne faut pas céder à l’autoflagellation. L’Europe est une construction politique unique qui a apporté la paix et la prospérité à un continent qui a connu la division, la guerre et la misère. Sa raison d'être a évolué mais elle reste plus justifiée que jamais. Elle est devenue un instrument de maîtrise de la mondialisation, à travers la mise en œuvre de règles communes qui protègent les salariés et les consommateurs. Cette protection est imparfaite ? Discutons-en et renforçons la. Mais ce n’est pas en rejetant l’Europe que l’on y parviendra. Sans l’Europe, un pays comme la France se retrouverait seul et sans armes face à des marchés mondiaux sans pitié.

Mais concrètement, quel message pourrait redonner confiance aux Européens séduits par les mouvements eurosceptiques ?

Les projets à long terme pour l'Europe ne manquent pas. Je ne conçois pas l'avenir de l'union monétaire sans une union bancaire plus complète et des éléments d'union budgétaire. Mais il faut faire les choses dans l'ordre. Commençons par réconcilier les citoyens avec l’Europe en prenant des initiatives concrètes qui créent de l’emploi et de la croissance. Le plan Juncker, qui investit dans des projets européens, est l’une d'elles. D’autres sont nécessaires. La BCE, dans son domaine, y contribue, car sa politique monétaire est l’un des principaux facteurs de la reprise actuelle.

L’autre priorité est de rétablir la confiance entre les pays européens. Aujourd'hui, chacun doute de la capacité de son voisin à réformer son économie et de sa volonté à progresser en commun. Qui voudrait partager son budget avec un pays qui teste en permanence les limites des règles communes et en tire fierté ? Les gouvernements adoptent sans cesse de nouvelles règles tout en prétendant s'en exonérer. On ne peut pas avancer dans ces conditions. C'est une fois la confiance revenue qu'il sera temps d’aller plus loin dans l’intégration.

Quelles formes doit prendre cette intégration renforcée ?

Certains enjeux sont essentiels mais ne sont pas du ressort de la BCE comme la défense, la sécurité, le contrôle des frontières ou encore le changement climatique. Au sein d’une Union européenne à Vingt-Sept, différentes configurations sont possibles, mais attention: cela ne doit pas se faire aux dépens de la monnaie unique! L' euro est une réalité et il faut le protéger. Cela suppose d'aller vers plus d’intégration dans les domaines financiers et budgétaires, autour d'institutions communes de la zone euro responsables devant les citoyens. Sans cela, notre capacité à réagir à de nouvelles crises sera limitée et ce seront une fois de plus les plus vulnérables et les plus jeunes qui en feront les frais. L’expérience de la crise m’a convaincu qu’une Europe intergouvernementale, où les décisions budgétaires et financières seraient prises par les seuls gouvernements, condamnerait l’euro à être durablement fragile. La crise grecque a montré les limites d'un tel processus : les décisions sont trop lentes, avec un coût élevé pour tous.

Si la réponse politique tarde à venir, un retour de la crise des dettes souveraines, comme en 2012, est-il à craindre ?

Depuis 2010, chaque fois que l’intégrité de la monnaie unique a été menacée, les responsables politiques européens ont pris les décisions nécessaires. Il y a un an, ils ont confirmé que la Grèce resterait dans la zone euro. Si de nouvelles fragilités apparaissaient, je ne doute pas que les gouvernements se mobiliseront à nouveau.

Les troubles sur les marchés provoqués par le Brexit vont-ils durer ?

Les ajustements ont été de grande ampleur, mais cela s'est fait sans dislocation des marchés financiers, qui ont continué à fonctionner normalement. Les banques centrales continueront à suivre ces évolutions de près et se tiennent prêtes à intervenir si la stabilité financière était menacée, par exemple en fournissant les liquidités nécessaires en euros comme en devises.

À propos des banques centrales : le recours aux taux négatifs ne risque-t-il pas, en pénalisant le secteur bancaire, de limiter l’efficacité de la politique monétaire de soutien à la croissance ?

Les taux négatifs ne sont que l’un des outils de notre politique Ils renforcent l’efficacité des rachats d’actifs financiers et augmentent ainsi l’effet positif de nos actions sur la croissance. Jusqu’à présent, les conséquences négatives redoutées par certains, comme la hausse des frais bancaires ou la baisse du crédit, ne sont pas vérifiées par les faits. Au contraire, le crédit accélère partout dans la zone euro. Les banques ont dans l’ensemble bénéficié de l’augmentation des volumes de prêts, ainsi que de l’amélioration de la solvabilité de leur clients. De même, les rendements de l’épargne, une fois corrigés de l’inflation, sont proches de leur moyenne historique. Enfin, nous n’observons pas aujourd’hui de bulles financières.

Ne nous leurrons pas : certaines de ces critiques sont aussi l’expression d’intérêts particuliers. Quand la BCE remontait ses taux par le passé, elle faisait face aux critiques des exportateurs redoutant d’être pénalisés par un euro trop fort. Quand elle les baisse, elle subit les reproches des gestionnaires d’épargne et du secteur bancaire… C’est bien pour résister à ces intérêts particuliers que la BCE est indépendante.

Pourquoi la BCE prend-elle aujourd’hui le risque de racheter des obligations d’entreprises ?

Ces achats permettent d’amplifier et de diffuser la baisse des coûts d’emprunt à l’ensemble des entreprises, y compris celles dont nous n’achetons pas les titres. Nous achetons uniquement des obligations de qualité, bien notées par au moins l’une des quatre agences de notation que nous reconnaissons.

Que manque-t-il à la zone euro pour renouer enfin avec une croissance forte ?

La reprise de l’activité de la zone euro est bien là. Elle est saine car elle est tirée par la demande intérieure et l’investissement. Mais elle reste contrainte par des taux de chômage et d’endettement élevés, et elle pâtira inévitablement du "choc d'incertitude" que crée le référendum britannique, même si cet impact est aujourd'hui difficile à quantifier. Il y a pire : la croissance dite « potentielle », c’est à dire celle que peut atteindre la zone euro à long terme, a dangereusement baissé. En 1992, selon la Commission européenne, elle était de 2,6 % par an, contre 2,8% aux Etats-Unis. Aujourd’hui, elle est d’environ 1 %, soit la moitié du chiffre américain. Ce décrochage met en péril la pérennité du modèle social européen. Cela souligne la nécessité de réformer nos économies pour qu’elles créent plus de croissance et d’emplois. Si chacun fait sa part du travail, la confiance entre les pays reviendra, et l’Europe pourra avancer à nouveau. Cela montre au passage que la solution aux problèmes européens se trouve à Paris, à Berlin et à Rome autant qu'à Bruxelles et à Francfort.

Quelles devraient être ces réformes en France ?

La BCE n’a pas de conseils à donner aux gouvernements ! Ce que nous pouvons faire, c’est comparer ce qui fonctionne ou non dans les pays européens. Les réformes ouvrant les marchés des biens et services sont aussi importantes pour la croissance que celles du marché du travail car elles redistribuent du pouvoir d’achat. Pendant la crise, la plupart des pays ont donné la priorité à la baisse du coût du travail afin de regagner de la compétitivité et cela a profité à l’emploi. Mais cela a fait reposer l’essentiel du coût de l’ajustement sur les salariés. Si la séquence des réformes dépend bien sûr des contraintes politiques, celles qui réussissent sont celles qui s’inscrivent dans une stratégie d’ensemble.

En la matière, la loi El-Khomri est-elle une occasion ratée ou un progrès ?

Vus de Francfort, les objectifs de cette réforme sont équilibrés, comportant de la flexibilité mais aussi de la décentralisation, tout en renforçant les droits des salariés. C’est une bonne chose pour l’emploi, notamment celui des jeunes.

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