La compétitivité de la zone euro et au sein de la zone euro

Intervention de Mario Draghi, président de la BCE,
à l’occasion du colloque organisé par
Le Monde et l’Association française des entreprises privées (AFEP)
et consacré aux « Défis de la compétitivité - La compétitivité de la France, la compétitivité de l’Europe »
Paris, le 13 mars 2012

Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureux d’être parmi vous aujourd’hui et de participer à ce débat.

La compétitivité est en effet un enjeu majeur de la politique économique pour chaque pays de la zone euro. Et pour la zone euro dans son ensemble. Elle est primordiale également pour la vie et la prospérité à long terme de nos concitoyens.

À la Banque centrale européenne (BCE), nous maintenons un engagement constant en faveur de la stabilité des prix. Notre objectif, à travers la stabilité des prix, est de soutenir la croissance économique et la création d’emplois en Europe. Mais, pour que chaque pays de la zone euro puisse assurer sa prospérité dans un monde globalisé, notre contribution doit être confortée par les responsables politiques nationaux.

Pour garantir notre prospérité future, nous devons tous veiller à établir, et conserver, une position concurrentielle forte, tant à l’intérieur qu’en dehors de la zone euro. Je consacrerai l’essentiel de mon intervention aujourd’hui à ces dimensions externes et internes de la compétitivité. Mais je voudrais tout d’abord décrire brièvement la situation économique telle que nous l’observons actuellement.

La situation économique de la zone euro

Globalement, nous constatons de nombreux signes de stabilisation de l’économie de la zone euro, à des niveaux qui restent toutefois faibles. La situation sur les marchés financiers s’est nettement améliorée sous l’effet des mesures prises par la BCE. Elle a également bénéficié, d’une part, des avancées réalisées par les gouvernements des pays de la zone euro en ce qui concerne l’acceptation de règles budgétaires communes plus contraignantes et, d’autre part, des progrès dans le domaine de l’assainissement budgétaire et des réformes économiques dans de nombreux pays.

Il appartient aux différents pays de mettre cette phase de stabilisation financière à profit pour progresser sur la voie des réformes économiques et ainsi renforcer leur croissance potentielle, favoriser l’emploi et améliorer leur compétitivité.

S’agissant des banques, elles devraient également profiter de l’environnement actuel plus favorable pour accroître encore plus leur résistance, notamment grâce aux bénéfices non distribués et en diminuant les dividendes et les bonus. La solidité de leurs bilans constituera un facteur essentiel facilitant un apport approprié de financements à l’économie, ce qui est leur principale mission. Il convient que le système financier soutienne l’économie réelle, et non l’inverse.

Du point de vue de la politique monétaire, le très bas niveau des taux d’intérêt à court terme et l’ensemble des mesures adoptées par la BCE pour assurer le bon fonctionnement du secteur financier de la zone euro sont de nature à soutenir la croissance.

Dans le contexte de marchés du crédit fortement dégradés, notre décision récente relative à la liquidité à moyen terme a été essentielle et a permis aux banques de jouer de nouveau leur rôle primordial dans l’économie réelle. Les banques assurent plus de deux tiers des financements externes des entreprises dans la zone euro. Elles sont en particulier très importantes pour les petites et moyennes entreprises (PME), qui représentent près de trois quarts de l’emploi privé.

Quelque 800 banques, couvrant pratiquement l’ensemble de la zone euro, ont pris part à notre dernière opération. Un grand nombre d’entre elles sont de petites banques régionales. Je ne peux mentionner où elles se situent, les villes, les villages dans lesquels elles se trouvent car, souvent, elles doivent être la seule banque sur place et pourraient donc être aisément identifiées. Cela nous apprend une chose : l’argent est à présent plus proche des ménages et des PME qu’il ne l’était auparavant.

S’agissant d’un éventuel risque d’inflation, nous sommes en alerte permanente, mais ce risque ne se concrétise pas actuellement. Par ailleurs, les anticipations d’inflation demeurent solidement ancrées à des niveaux compatibles avec la stabilité des prix. L’ensemble des instruments permettant de faire face aux risques potentiels à la hausse pour la stabilité des prix à moyen terme sont pleinement disponibles.

En matière de stabilité des prix, la BCE a obtenu, au cours des treize années écoulées, l’un des meilleurs résultats de l’histoire européenne. Et nous sommes résolument engagés à maintenir ce cap.

Les signes récents de stabilisation nous permettent tous d’envisager avec une relative confiance les défis à moyen terme auxquels la zone euro est confrontée. Il importe que l’ensemble des responsables politiques saisissent cette opportunité pour poursuivre les réformes avec confiance.

La compétitivité : dimensions externes et internes

Si vous le permettez, je souhaite aborder à présent le thème de cette conférence et expliquer le terme compétitivité.

La compétitivité, au sens large, est étroitement liée à la notion de productivité relative. Une économie compétitive est une économie dont l’environnement institutionnel favorise le développement d’entreprises hautement productives.

Ces entreprises sont en mesure de vendre sans difficultés à l’étranger les biens et services qu’elles produisent et ce, de manière profitable. Elles contribuent ainsi à la croissance économique à long terme et à l’emploi, et donc au bien-être des citoyens.

Mais la compétitivité n’est pas uniquement la compétitivité-prix internationale. Elle a également trait plus généralement aux performances internationales d’un pays. L’analyse de ce concept plus large de compétitivité couvre des indicateurs de croissance des exportations, de parts de marché et de soldes du compte de transactions courantes.

Les prix, les coûts et les salaires sont des facteurs importants de la capacité des entreprises à faire face à la concurrence sur les marchés internationaux. Mais une adaptation réussie des entreprises, et donc des pays, aux profonds changements provoqués par la mondialisation dépend de plus en plus d’autres facteurs également.

Il s’agit notamment du niveau de gamme et de qualité des produits qu’un pays exporte. De ce point de vue, les pays de la zone euro bénéficient d’un haut niveau technologique et d’une main-d’œuvre très qualifiée. Ils devraient concentrer leur production sur des biens de meilleure qualité et plus sophistiqués et réorienter leurs exportations vers les marchés en forte croissance.

À cet égard, l’environnement domestique dans lequel les entreprises opèrent est essentiel pour l’amélioration de la compétitivité. Les pays dont les entreprises réussissent sur les marchés internationaux ont généralement la technologie la plus avancée et sont les pays les plus ouverts et où la concurrence intérieure est la plus forte.

Des études comparatives par pays de plus en plus nombreuses confirment que les politiques de renforcement de la concurrence sur les marchés européens des biens et des services entraînent une hausse sensible du potentiel de croissance et de création d’emplois et ce, pour un coût faible ou nul pour les finances publiques. La poursuite des efforts visant à promouvoir une concurrence accrue et une intégration plus grande des marchés en Europe participe largement au renforcement de la compétitivité mondiale des entreprises européennes.

De ce point de vue, des environnements économiques favorables à l’échelle nationale, articulés notamment autour d’infrastructures matérielles et sociales appropriées, de finances publiques saines et - j’insiste sur ce point - de systèmes financiers stables, contribueront à la compétitivité de la zone euro.

Si l’on analyse de manière un peu plus précise les défis de compétitivité de l’économie européenne, il convient de distinguer deux concepts pour la zone euro, sa compétitivité externe globale au sein de l’économie mondialisée et la compétitivité interne des différents pays au sein de la zone euro.

La compétitivité externe

Je voudrais dire quelques mots au sujet de la compétitivité externe pour commencer.

La zone euro a activement contribué à l’augmentation des échanges commerciaux internationaux, qui est l’une des caractéristiques même de la mondialisation. L’ouverture de la zone euro s’est nettement accrue au cours des deux dernières décennies.

Au milieu des années mille neuf cent quatre-vingt-dix, les exportations de biens et services de la zone euro dans son ensemble vers le reste du monde représentaient 15 %, soit moins d’un sixième, de son PIB. Ce chiffre est aujourd’hui de 23 %, soit presque un quart du PIB. Alors que la taille de notre économie est comparable à celle des États-Unis, l’économie de la zone euro est plus ouverte d’environ dix points de pourcentage. Elle est également beaucoup plus ouverte que l’économie japonaise, qui est pourtant plus petite.

Les éléments abondent donc pour contredire les craintes infondées d’une « forteresse Europe ». Au contraire, nous sommes parmi les grandes économies la plus ouverte du monde.

Les résultats à l’exportation de la zone euro dans son ensemble sont bons, le compte courant n’affichant pas de déséquilibres extérieurs. En effet, le compte courant de la zone euro est habituellement proche de l’équilibre, alors qu’il est en déficit depuis de longues années aux États-Unis et en surplus au Japon.

Bien sûr, la préservation de la compétitivité est un défi constant. Au cours des vingt dernières années, qui ont vu l’émergence de concurrents à bas coûts dans d’autres parties du monde, les parts de marché à l’exportation de la zone euro – comme des autres économies avancées – ont reculé quelque peu, en partie en raison d’un effet mécanique lié à l’émergence de nouveaux acteurs. La zone euro ne doit pas moins adapter la gamme des biens et services dans lesquels elle se spécialise, de même que les secteurs d’activité et les industries concernés.

Les pays de la zone euro ont modifié leur spécialisation au cours des deux dernières décennies, mais dans des proportions différentes. La spécialisation de la zone euro dans son ensemble n’a donc pas beaucoup varié, alors que l’on aurait pu s’attendre à une réorientation plus marquée vers des produits de haute qualité et à forte intensité de qualifications et de capitaux.

Le fait qu’il n’y ait pas eu tant de progrès en général peut refléter la présence de rigidités structurelles empêchant les entreprises de s’adapter et de corriger en profondeur leur spécialisation, en particulier au profit de produits de haute technologie.

En raison des rigidités des marchés de produits et du travail, il est notamment difficile pour les entreprises d’adapter leurs coûts et leurs prix aux variations des conditions économiques. Quant à la capacité des pays à adopter la spécialisation adéquate, elle peut également être restreinte par des facteurs structurels touchant à la qualité de la formation ou aux incitations à l’innovation.

La compétitivité interne

Globalement, nous pouvons dresser un bilan positif de la compétitivité externe de la zone euro.

Mais cette évaluation agrégée ne vaut pas nécessairement pour chaque pays membre de la zone euro.

En effet, un examen de la compétitivité au sein de la zone euro révèle des écarts substantiels entre les pays qui la composent.

Ainsi, par exemple, les tensions sur certains marchés de la dette souveraine ont été aggravées par les importants écarts de compétitivité qui se sont creusés au sein de la zone euro.

Une première approche permettant d’identifier les écarts de compétitivité consiste simplement à regarder les soldes courants de chaque pays.

Les déséquilibres du compte courant peuvent parfois se justifier, quel que soit le pays, même pour ceux participant à une union monétaire. Ils ne reflètent pas nécessairement une perte de compétitivité. Mais des déficits courants de plus en plus importants ont résulté de pertes significatives de compétitivité au niveau national, témoignant de déséquilibres macroéconomiques nationaux et de difficultés structurelles plus profondes. Ces pertes de compétitivité limitent le potentiel de croissance de ces pays et entravent leur participation à l’intégration du commerce mondial.

Dans ce contexte, les flux de capitaux vers certains pays présentant un déficit courant excessif ont alimenté la hausse du prix des actifs et de l’endettement privé plutôt que de financer l’investissement productif dans le secteur marchand et de renforcer les performances à l’exportation. Par conséquent, les déséquilibres des comptes courants au sein de la zone euro doivent être pris en compte par les autorités responsables lorsqu’ils résultent de pertes de compétitivité.

Une méthode utile pour mesurer les déséquilibres excessifs consiste à analyser les coûts unitaires de main-d’œuvre, dans la mesure où ils traduisent les évolutions en termes de productivité et de coûts du travail. Une comparaison des pays en excédent courant et des pays en déficit montre que, depuis l’introduction de l’euro, les coûts unitaires de main-d’œuvre ont augmenté de 28 % dans les seconds, soit deux fois et demi plus que dans les premiers.

Naturellement, une partie de cet écart peut refléter des hausses durables du revenu par habitant ou d’autres effets de « rattrapage ». Mais il indique bien plus des difficultés structurelles et des distorsions croissantes entre l’évolution des salaires et de la productivité.

Ces distorsions se sont aussi manifestées sous forme d’écarts par rapport à la stabilité des prix. On a en effet constaté que la plupart des pays qui affichaient un large déficit courant avant la crise avaient également subi de fortes hausses de prix.

Le maintien de la stabilité des prix est essentiel pour la compétitivité.

Il fournit l’ancrage nominal de l’évolution future des prix et est primordial pour la zone euro dans son ensemble autant que pour chaque pays.

Les écarts importants et persistants par rapport à la stabilité des prix enregistrés se traduisent par des pertes de compétitivité et doivent être corrigés.

Le rétablissement de leur compétitivité est vital pour certains pays de la zone euro. Pour assurer ce rééquilibrage, des politiques permettant une réactivité satisfaisante des salaires et des prix et un renforcement de la productivité sont essentiels.

Le défi à relever pour la politique économique

Permettez-moi de conclure mon propos. Les performances de la zone euro au sein de l’économie mondiale sont bonnes, mais des ajustements continus doivent être réalisés pour évoluer au même rythme qu’un environnement international très dynamique.

Au sein de la zone euro, certains pays doivent rétablir et renforcer leur compétitivité, pour la sauvegarde de leur propre prospérité et pour la stabilité globale de notre Union économique et monétaire. Ce processus exige de s’attaquer aux causes profondes des pertes de compétitivité et d’améliorer les opportunités de croissance.

Le calendrier de ces ajustements pourra varier selon le niveau des déséquilibres et la situation économique générale des différents pays. Mais, en période de fortes contraintes financières, il est inévitable de combler les pertes structurelles de compétitivité de manière urgente et résolue.

La contribution que la politique monétaire peut apporter en termes de compétitivité consiste à assurer la stabilité des prix dans la zone euro, à réduire les primes de risque et garantir le bon fonctionnement de tous les canaux de transmission des impulsions monétaires.

J’ajouterai, enfin, que les marchés comprennent cela parfaitement. Par conséquent, le maintien de la stabilité des prix, des marchés du crédit accessibles, l’assainissement budgétaire et les réformes structurelles apportant des réponses à une croissance insuffisante liée aux pertes de compétitivité s’accompagneront d’un regain de confiance. Et nous le savons tous, une plus grande confiance contribuera à la reprise en Europe et à l’augmentation de son potentiel de croissance à long terme, à la création d’emplois et au maintien de la prospérité.

Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre attention.

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